L'Amie Imaginaire

La chute de l’empire Roumain.

Baron

Chapitre 6 – La chute de l’empire Roumain.

La vie d’un enfant en vacance post-déménagement est fluctuée par des moments d’inutilité publique et de besoins élémentaires. Quelques dessins animés, une dose de bande dessinée, un soupçon de balade et parfois quand l’inactivité est surprise par les parents, on range. Mais ça sert vraiment de ranger ? Combien d’heures ou de jours vais-je devoir cumuler pour cette seule activité ? Cela n’a aucun sens c’est une perte de temps innommable, une gageure dans ma vie tranquille. Prenez un vêtement, vous allez vers le carton, le sortez, le mettez dans l’armoire ou la penderie si vous êtes meublé comme un prince, puis lorsque vous en aurez besoin, vous le ressortirez. Je dis non ! Il est si simple de le sortir du carton lorsqu’on en a besoin, gain de temps et d’énergie fabuleux. En bout de course on passe aussi une partie de nos vies à trier nos affaires, quelle bêtise, alors que si on suit ma méthode, que reste-t-il dans le fond des cartons de déménagement ? L’inutile, les rebuts d’un temps passé révolu, des miettes d’une vie de consommateur patenté.

Cet été là n’était pas très joyeux, entre la nouvelle maison à installer, l’ancienne qui tardait à être vendue, l’absence de vacances ailleurs. Une demeure qui change c’est une piètre aventure, on a vite fait le tour de toutes les pièces, vérifié si papa n’avait pas ajouté des salles secrètes en tirant sur tous les livres, les appliques, et autres candélabres louches. La cave non plus n’avait rien d’extraordinaire. Il doit bien la cacher sa planque de super-héros. Mon père est si ordinaire que je pense que c’est une couverture, ce n’est pas jouable autrement, personne n’est aussi moyen et n’a d’amis cons à ce point. Une couverture ! Une couverture !

C’est le meilleur papa du monde, alors que je me levais tout juste pour prendre un digne petit déjeuner, je l’aperçus dehors à corriger le défaut de pédalier de mon véhicule urbano-rural préféré, mon unique. Il s’en donnait à cœur joie pour en faire une merveille technologique ou en tout cas qu’il puisse rouler. Maman était partie de bonne heure, son travail l’appelait n’importe quand, je savais pas trop en quoi ça consistait mais qu’elle était jolie dans son tailleur. C’est mon papa aussi qui a laissé la part de gâteau de Mlle Maulari, celle réservée à Marie, quasi intacte dans le réfrigérateur avec un petit mot : « Mange-moi petit homme ». Quasi car il en manquait la pointe, comment avait-il pu se retenir, un microbe s’est-il développé cette nuit, est-ce là son super pouvoir ?

Parfois je me demandais si Marie ne me rendait pas visite, mes premiers pas dans le joyeux monde des tocs. Fermer plusieurs fois des verrous, salle de bain, toilettes. La chambre, je n’avais pas encore le droit de la fermer, il fallait que je la laisse entrouverte, c’est plus sécuritaire pour rassurer maman. Les jours passaient, les uns après les autres, dans l’ordre établi par je ne sais quel savant du temps. Si on avait demandé mon avis, j’aurais mis le samedi à la place du mercredi et le jeudi en alternance avec le mardi, le lundi le vendredi avant le mercredi en clair. Refaire le monde ça prend du temps, je finirais presque par comprendre les adultes.

Les Maulari n’avaient pas donné signe de vie, ils attendaient que je me manifeste, mon palais en bonne entente avec mon estomac m’encouragèrent à prendre le chemin de la table aux vertueux déserts. Fort de la récupération suite aux soins chirurgicaux de mon destrier des temps modernes et écologiques, d’une pédale légère je me rendis au domicile de mes nouveaux amis. Une conquête serait une extrapolation présomptueuse, nous n’en sommes pas là avec Françoise, sa proximité avec son fils ne doit pas être anodine. Le repas se passa bien, comme d’habitude dirais-je même. J’eusse tenté la possibilité que nous puissions bouger en extérieur si Sébastian ne m’avait pas tiré dans sa chambre tel un sauveur providentiel pouvant guérir d’un seul œil la cécité d’un chiot condamné. Aucun animal n’était bienvenu dans cette maison, à l’étage en tout cas cela semblait bien compromis. La chambre de Mlle Maulari était ouverte, son lit avait deux places, c’est bien, j’aime mes aises autant que la proximité.

Il m’avait vite fait monter pour me parler de Marie sur un ton assez agacé. Voilà que c’était de ma faute si non seulement elle était restée l’autre jour, si elle parlait de moi sans cesse ou si elle demandais toujours après moi allant même jusqu’à négocier comme un marchand de tapis pour venir me voir moi. Si c’est une invention de son cerveau dérangé, je finirais presque par croire qu’il s’intéresse à moi. C’est gênant, je préfère les femmes, restons bon amis, jusqu’ici cela nous réussit non ? Enfermé, je n’en pouvais plus, il fallait qu’on bouge, qu’on sorte et pourquoi pas faire du vélo en famille, mon futur beau-fils et ma future épouse ont bien des deux roues quelque part dans cette mignonne petite maison ? J’avais convaincu Sébastian, ce n’est pas très dur, il ne sait pas dire non, ce n’est pas inclus dans son programme, c’est juste après : l’invité est roi. Je me suis invité, c’est un détail.

Mlle Maulari fut intéressée par l’idée, reconnaissant qu’ils ne sortaient que trop peu, qu’il fallait profiter du beau temps, mais qu’avant le soir ils devraient rentrer. Les leçons du petit n’attendent jamais, moi je suis du genre à ne pas attendre les leçons. Ce n’est pas simple de savoir ce que je ferais dans ma vie, j’espère que mes parents deviendront riches pour éviter à leur incroyable enfant de devoir se salir les mains et l’esprit dans un job usant et désagréable. Si ce sont de bons parents ils le feront. Le vélo, l’activité avait aussi plu. Ils en avaient trois, j’imagine que le père dont on ne parle pas, celui qui avant moi sût ravir le cœur de Mlle Maulari avait laissé là son engin, moche, il n’avait pas bon goût. Je n’aime pas cet homme, si j’en ignore tout c’est pour lui inventer sa vie d’homme alcoolique et violent, celui qui lâche sa famille pour un bar, misérable humain inutile qui mourra dans son vomis dans le caniveau.

Loin de moi l’idée de faire le chef de famille en imposant une route, un chemin, une trajectoire à la majorité, mais elle m’a demandé car j’avais émis l’idée de bouger. La route près des champs, je l’aime, elle est praticable, pas comme… Parfois je sais qu’il faudrait que je pense moins et sans doute moins fort. Je n’avais jamais vu Françoise en pantalons, ce n’était pas pour aujourd’hui. On la croirait souvent d’une autre époque, on remonte dans le temps avec elle. Que ce soit sa façon de parler, de vivre, de marcher… Rien de comparable avec les gens que j’ai fréquentés jusque-là. Son aisance avec un enfant, moi, est admirable, les autres adultes m’ignorent ou se jouent de moi. Il faut voir comment les amis cons de papa le font, encore et encore.

Nous parlions peu, pédalant au rythme du plus lent, Sébastian. Il n’était pas au point, une musculature discutable ou absente, des réflexes pauvres et une tenue de route inexistante. Il mit pied à terre à maintes reprises, nous obligeant avec sa mère à ralentir, s’arrêter, le rassurer, faites des enfants. C’était vraiment agréable, je rêvais d’une telle virée avec mes parents et Monsieur Louis. Nous montions une côte, Sébastian n’en pouvait plus, on ne pouvait pas continuer sans lui, Mlle Maulari ne lui tenait pas la mains pour une fois, ce n’était pas une raison pour l’avoir à moins d’un mètre d’elle, surtout dans une nature hostile où à tout moment un rapace pourrait surgir de ce ciel dégagé pour agripper de ses puissante griffe les épaules du frêle enfant et l’emmener au loin dans son nid pour le dîner des poussins.

A mi-chemin du sommet qui promettait une merveilleuse vue sur la vallée, il fallut penser au retour, j’aurai pu les abandonner et continuer ma route comme un cow-boy solitaire, nenni ! L’envie folle et excitante me prit pour une dévalaison en règle, que dis-je je ne suis pas un saumon perdu, une descente en règle, une poussée d’adrénaline mettant en jeu ma vie et celle du chaton perdu qui aurait cette mauvaise idée de traverser quand je passe à toute vitesse, aucun brin d’herbe ne repoussera après mon passage. Après un : « Je vous attends en bas » auquel ils ne s’attendaient tout aussi pas que mon clin d’œil, je prenais le large. L’air s’écrasant sur mes pupilles me faisait pleurer, j’aurai dû prendre mes lunettes de plongée restées coincées dans un des cartons non déballés. J’allais à toute vitesse, gardant de toute mes forces la bonne direction, manquant de battre de la roue à toutes aspérités du sol. Je battais des records du monde, personne n’allait si vite, je m’attendais à entendre le « Bang » consécutif au passage d’un mur, celui du son. J’accélérais toujours sur cette longue descente, qui sait quand j’en arriverais à bout. C’est fou comme le temps se ralentit quand on va vite, c’est peut-être un super pouvoir que m’a transmis mon père.

Ce petit creux qui délimite une pente d’un plat vous connaissez ? Je crois que je ne l’ai jamais autant remarqué que ce jour là, une expérience déstabilisante pour une chute rapide efficace, peu attendue et pas souhaitée. Voilà ce que c’est de passer par des voies roumaines, comme aurait dit papy. Si j’avais eu encore des neurones actifs, j’aurai établi une théorie basée sur la chute, la pente, la vitesse, les vélos et la nature du sol. Mlle Maulari avait hurlé, cette femme a un de ces coffres, à moins que tout ne passe par la caisse de résonance qu’est son nez. C’est discutable. J’étais dans un brouillard total, je m’étais sans doute bien cogné la tête. Je la voyais alors me tendre la main, elle ne souriait pas, ennuyée de ma cascade ratée, elle bougeait les lèvres sans que j’entende ses mots. Elle était jolie dans cette petite robe jaune, ça allait bien avec sa chevelure presque rousse, j’aurais jamais osé lui faire remarquer, mais de là où j’étais je voyais sa culotte. Comment je pouvais penser à de telles choses dans ce moment-là ? C’est une attaque de la puberté, cruel monstre qui nous défigure et nous plante dans nos crânes toutes ces pensées impures, agréables mais impures. Pourquoi je n’arrivais pas à saisir sa main, pourquoi Marie ?

L’avais-je vraiment vue ? Mlle Maulari arriva, tout bras dehors, s’occupant de faire l’inventaire de mon corps, je la voyais venir la maligne. De la peur, mais pas trop de mal, je m’en sortais bien. Une obscure raison voulu qu’elle me parla d’aller voir un médecin, qu’aurait-il pu pour moi, mon vélo est cassé c’est d’un papa dont j’ai besoin. Quand à mes égratignures une maman ferait l’affaire, jusque là ça m’avait assez bien réussi de leur donner ma confiance pour ces petites choses de la vie enfantine. Ça piquait, les articulations ayant pris des chocs se gênaient pas pour transmettre l’information dans la douleur. Le vélo, je sais qu’il faut vite remonter dessus après une chute, mais il faut se rendre à l’évidence, il a pris cher et ne roulera plus avant un bout de temps et des soins chirurgicaux.

Ce n’était pas prévu dans ses plans mais Mlle Maulari insista pour que j’aille chez elle, ils vivaient plus près que moi du lieu de l’accident et voulais se charger des premiers soins. Elle était stressée, culpabilisant sans cesse. Elle aurait dû mieux me surveiller, qu’allait dire mes parents, ne fais jamais ça Sébastian, puis elle remerciait le ciel que je sois toujours debout. Sur ce dernier point je ne savais pas trop qui remercier, après tout c’est moi qui ai choisi ma chute, je suis peut-être doué pour ça. Les cascades c’est un noble métier des arts cinématographiques, je pourrait être une doublure pour un grand acteur de film de kung-fu ou d’action, ces scènes qui nous tiennent en haleine des minutes entières où l’acteur lui, bien au chaud dans sa loge emmitouflé dans son peignoir regarde l’homme qui va mourir pour lui, ou se casser une jambe s’il a de la chance.

Le moment tendu, gênant au point de notre relation naissante, sous les yeux de Sébastian qui vu son utilité aurait très bien pu aller faire ses devoirs loin de nous. Faut pas qu’il prenne du retard à cause de moi, je vais m’en vouloir, surtout que je serais bien incapable de l’aider le cas échéant. Sans rougir, elle me demanda de baisser mon pantalon. Je n’étais pas ce genre de garçon facile qui répond à tous les caprices d’une femme, son génie pâtissier ouvrait des perspectives intéressantes dans ces circonstances, mais cela ne me suffisait pas à me mettre à l’aise, ça n’avait même aucun rapport. Mes pensées perdaient pied, comme une otarie courant sur des nuages de fumée. Voyant mon trouble, ou ma lenteur, cela reste difficile à établir avec du recul, elle déboutonna mon pantalon. Mon self contrôle rendu possible grâce à ce reportage sur les moines Shaolin le mois dernier me permit de rester stoïque à la situation.

Elle envoya Sébastian chercher un de ses pantalons, le mien, troué et tâché de sang ne semblait plus souhaitable à ses yeux. Je n’avais pas prévu si tôt et aujourd’hui de lui montrer mon bon goût en matière de mode, j’espérais qu’elle fut une fan de Batman, portant quant à elle des dessous Catwoman, si c’était le cas, elle ne fit rien pour me les montrer se bornant à nettoyer mes plaies. Ça picote. Je n’arrive pas à me sortir de la tête Marie, elle a un visage paisible, Sébastian la voit-elle de la même manière ? Il dessine je crois, il faudrait qu’il me fasse un dessin. Mon père serait fier de mon premier baissé de pantalon par une femme, il a apprécié de la rencontrer. Papa est toujours un peu dragueur quand il rencontre une nouvelle femme, sauf quand elles sont vieilles, ça irrite maman, elle se venge sur les messieurs, parfois même sur les amis con de papa. Ils sont très faibles, dit-elle en me faisant des clins d’œil.

Pâtissière, infirmière, les talents de cette femme n’ont donc aucune limite. Si un jour je veux séduire à mon tour je me vois bien « pâtisser » et « infirmer », chouchouter pour mieux régner, c’est une belle devise. Mais pour séduire Marie il me faudra trouver autre chose, elle ne mange pas, est intangible. Mes pensées sur elle reviennent au plus vite que je les chasse, je comprend les silences de Sébastian qui doit la voir tout le temps, il lui parle par télépathie, la touche-t-il, grande question. Il a de la chance, si elle ressemble à celle que j’ai vue, moi aussi c’est tous les jours que je veux la voir. Si jamais elle existe, lit-elle mes pensées en ce moment, je sens sa présence depuis l’accident, sachant précisément là où elle se trouve à chaque instant dans la pièce. Sébastian revient, il fait un détour inutile pour me remettre son pantalon de secours, il vient de l’éviter, exactement là où je sentais sa présence, il faut que j’arrête de penser à elle. Une fois vêtu comme un jeune lord des banlieues, je trouvais mille excuses pour rentrer chez moi, non accompagné. Elle insista assez pour que je cède sur un unique point, qu’elle me garde mon vélo que je viendrais vite récupérer. À contre cœur elle me regarda partir, femme de soldat triste voyant son homme encore boiteux de la précédente bataille repartir à la guerre pour sauver un monde en perdition.

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