L'Amie Imaginaire

Seul En Tête À Tête.

Baron

Chapitre 5 – Seul En Tête À Tête.

L’intrigante révélation m’avait encouragé à faire une petite marche, approfondir ma connaissance du quartier et des bois environnants. L’intelligentzia parentale m’avait accordée exceptionnellement, sans doute grâce au miracle culinaire du dessert de Mlle Maulari, le droit de ne revenir au domicile familiale qu’à la tombée du soir. La tombée de la nuit serait un suicide de mes futures pérégrinations dans le monde libre, il me fallait surveiller l’heure. Sans compter qu’il me faudrait peut-être raccompagner Marie chez les Maulari, cela me complique beaucoup, c’est un détour coûteux en mon précieux temps pour un lieu qui ne me laisse plus rien à découvrir.

Me suit-elle vraiment ? Après tout, je ne la vois pas, je ne la sens pas, je ne la touche pas sans son accord cela va de soi. J’avais choisi le chemin longeant le champs où j’ai rencontré les Maulari, c’est boisé, proche des habitations, aucune attaque de loup-garou signalée depuis des années. Il y avait une butte, mon piédestal, de la hauteur, une vue imprenable sur les champs, les bois et quelques maisons. Surtout celle d’un couple de petits vieux, de ceux qui se crient dessus à longueur de journées, incapable de se séparer tant ils s’aiment. Ils ont un chien, petite race teigneuse, gueulant moins fort que sa matrone mais agaçant tout autant un quartier paisible, les oiseaux le détestent.

Mon regard se perdait dans l’horizon, dansant sur des nuages lointain, évitant les rayons du soleil. Entre deux dents j’eus la surprise de retrouver d’un coup de langue un peu de gâteau, assez pour retrouver le goût. J’échangerais bien ma place contre celle de Sébastian juste pour ça, cela compromettrait mes épousailles avec Mlle Maulari cependant. Soyons moderne, qu’est-ce que l’inceste quand on ne compte pas avoir d’enfants ? Pourquoi l’amour est si compliqué, toutes ces règles, ces interdits, ces jugements sur ce qui est si simple, si naturel. Dans la famille de papa il y a un couple gay, c’est un de ses cousins avec un monsieur que je n’ai jamais rencontré. Lors des réunions de famille ça parle souvent d’eux, maman ne dit trop rien mais n’en pense pas moins lorsqu’ils sont critiqués ou moqués. Papa cherche surtout à changer de sujet, il a été assez proche de son cousin, les mains dans les poches de l’autre comme dirait papy qui lui était le seul à ne jamais avoir eu un mot désagréable à leur encontre. Papy savait ce qu’était l’amour.

Personne n’avait pris le temps de venir ici, je ne croisais aucun humain en balade. Les rares passants ne flânaient pas, toujours pressés d’on ne sait quelle course, tirant leur pauvre chien en laisse comme un jouet à roulette qu’on traîne dans le sable. C’est ce jour là que tout a basculé, cet instant où je repensais à la culotte de Mlle Maulari, ne me jugez pas vous y auriez pensé vous aussi si vous l’aviez vue, si vous étiez moi. Plus qu’une présence c’est sa main que je sentis, un pincement sur mon bras, une façon de me dire : « Oh, calme tes ardeurs jeune puceau ». Il fallait que je bouge, ça ne m’avait pas mis bien à l’aise d’être seul à me faire pincer ici. Mon cerveau commence à transpirer de l’intérieur, mon cœur à battre en rythme sur une musique de sauvage sous acide. Bouger c’est fuir ce que je ne comprend ni n’accepte, comment ce qui n’existe pas peut me toucher. Serait-ce pas plutôt mon esprit qui finit par me jouer des tours en donnant corps aux élucubrations de Sébastian ?

Comme je regrettais l’absence de mon cheval de métal, sa selle, ses roues, son efficacité à m’amener d’un point A à un point B sans trop d’efforts. Il m’aurait permis de fuir plus vite. Je n’avais pas envie de rentrer, de m’enfermer avec elle dans ma chambre, qu’aurions nous fait ? Je décidais d’aller au centre ville, j’avais juste le temps, un peu d’argent, la librairie est ouverte tout le temps. Une bande dessinée, une barre chocolatée, c’était une belle idée. De rue habitante en rue commerçante, le chemin fut long. Des enfants en skate, des ados à roulette, des vieux à trois pattes et des canidés à quatre. Les gens étaient donc là à se tasser vers le centre, fuyant la nature couverte de terre et de verdure. Pauvres fous amateurs de bitume, drogués du pot d’échappement, croire qu’on est mieux entourés de béton reniflant l’odeur des poubelles qu’au grand air à la fraîcheur printanière.

Mon quartier, mes règles et habitudes. Traverser ici, prendre par là, les yeux fermés je sais toujours quand traverser à la seconde près. Un véritable métronome en tête, rien ne m’arrête. Chaque pas est compté, l’incident impossible ne pourrait survenir si comme tout à chacun l’humain imbécile ne faisait contre loi quelques gestes absurdes, au demeurant risqué que d’au volant téléphoner entre deux bouffées d’une cigarette puante. Un stop qu’on oublie de marquer, une accélération quand l’orange est passé. Un enfant, moi, que la confiance fait traverser trop vite, un accident bientôt dans les statistiques. Le coup de klaxon tardif, perdu dans mes pensées, mes interrogations, je n’y prend garde. Qui me klaxonnerait ? Je ne connais personne qui ferait cela dans le coin, c’est assez malpoli m’a enseigné maman. Si on veut en voiture s’arrêter pour une connaissance saluer, on s’arrête on parle fort et on sort. Tous les éléments réunis pour qu’en moins d’une seconde cette histoire soit finie, pourtant, elle ne le fut pas.

Propulsé, tiré, expédié, je me retrouvais genoux sur le trottoir en sécurité. La voiture passait sans ralentir, sans même un regard méchant d’un chauffeur malpoli, il m’ignorait cet empaffé de chauffard du dimanche. Je le savais, je l’avais senti, pourquoi était-ce si dur de l’admettre ? Détruire ma façon de voir le monde construite avec amour depuis des années dans laquelle il y a les gens, les vrais avec un corps physique et c’est tout ? Aurais-je passé ma vie à snober l’intangible présence d’amis imaginaires, de fantômes et de tout ce qui est ou serait là autour de moi et de nous ? La honte commençait à s’introduire dans mon esprit avec le doute. Marie, tu m’as sauvé la vie ?

La librairie, vaste temple à la gloire des célébrités, ces gens inutiles qu’on glorifie sans mérite. Ils sont où les gens qui font de grandes choses ? Sauvent les dauphins et leur forêt tropicale, aident les réfugiés de pays en guerre à manger, se vêtir, soignent les maladies qui tuent ? Pourquoi ceux qui mériteraient les couvertures sont ceux relégués à de petits encarts, sans réel merci, un simple petit paragraphe pour dire que c’est bien, qu’il en faut. Le rayon qui m’intéresse est tout autre, au moins dans la bande dessinée on connaît les priorités. Des couvertures de super héros, des hommes et des femmes qui en plus d’être beaux sauvent des vies, des chatons, la planète en échange de rien. Vous avez déjà vu un de ces héros venir avec une facture ? Prendre sa part de la redevance pour une intervention filmée ? Ce qu’ils font est incroyable, tout le monde ne peut pas voler, affronter les flammes, botter les derrières des vilains.

Une nouvelle histoire, une nouvelle héroïne, je ne l’avais pas encore vue, elle se laissait regarder dans sa tenue peu habillée. C’est depuis peu que les femmes m’apparaissaient différemment. Je deviens grand, bientôt l’acné et la voix déformée, l’envie de grandir pour attraper ces magazines mis plus haut où je distingue au mieux un téton quand le regard de la libraire est occupé ailleurs, souvent absorbé dans un journal d’hommes musculeux, sportifs. Elle veut sans doute s’y mettre elle aussi, elle s’engraisse sur son siège à longueur de journée, c’est pas une vie. Elle rêve de sport, d’endurance, de lancer de javelot. Elle rêve surtout d’inavoués moments intimes avec quelques uns des modèles présentés. Ma nouvelle héroïne me plaît, une jolie blonde, elle est forte, drôle. J’achète.

Il ne me restait pas assez pour ma barre chocolatée, qu’importe, autant garder en moi ce précieux souvenir du dessert de ce midi, des renvois d’ananas me rappellent à ce bon souvenir. D’un pas léger, d’un corps vivant ayant survécu à l’attaque du robot de métal géant qui grillait les feux tricolores, sauvé par une super héroïne, la femme invisible à la force herculéenne qui put propulser un bel enfant d’une route à un trottoir en moins de temps qu’il ne pourrait le penser, je rentrais au bercail. Je n’avais pas fait de crochet pour passer chez les Maulari ramener Marie. Elle devait toujours être avec moi, il me fallait un interprète, pas de ceux qui traduisent les sons mais de ceux qui traduisent ce que tout le monde ne voit pas. J’avais tenu mon engagement, en rentrant dans les temps. Les restes de la bouillie de maman ne m’intéressaient pas, je montais dans ma chambre célébrer mon nouvel achat.

Une bande dessinée se lit vite, surtout celle de super héros, j’avais hâte de lira la suite, dans trois semaines. Une seule par mois, c’est une honte un scandale une infamie. Qui attend autant de temps, je n’ai pas cette patience quand le sujet est bon, ou bonne. Marie, es-tu toujours à côté de moi ? Je me suis allongé sur mon lit, lui laissant une place, j’entre dans un jeu, une danse que je ne maîtrise pas. Sébastian la voit, l’entend, normal c’est son amie imaginaire. Je n’en ai jamais eu, c’est effrayant comme concept. Ce sont peut-être des fantômes, si si c’est possible je l’ai vu à la télé bien que cette théorie n’ait pas été démontrée, comme leur existence basée sur des témoignages de gens douteux qui n’ont pas inventé le fil à couper l’eau tiède. Je suis ouvert à tout, mais il faut y aller doucement. Elle était là, je finissais pas sentir sa présence. C’est dans ma tête, si elle partait là, de suite, le sentirais-je ? Sébastian est un sorcier, il s’est immiscé dans mon esprit pour me dominer et m’arracher ma collection de comics sous la complicité de sa mère et ses recettes empoisonnées.

Qu’est ce que je pourrais lui dire, comment débuter une conversation sachant que cela tournera dès le départ en monologue. J’espère qu’elle sait écouter, car je ne sais l’entendre. De quoi lui parler, de ma passion pour des super héros en costume moulant ? Pourquoi est-elle resté avec moi ? Il a dit qu’elle m’aimait bien. Si maman savait qu’une fille était avec moi dans ma chambre, allongée sur mon lit, je ne suis pas sûr de sa réaction. Papa serait fier et m’encouragerait à passer à l’action. Maman serait plus en retenue, me conseillant de prendre mon temps, de profiter de chaque moment de découverte et surtout d’être respectueux en ne faisant rien que sa morale réprouve. Si j’écoutais maman je serais toujours son fils sage jusqu’à la fin de ma vie, si j’écoutais papa je finirais en prison pour attouchement sur mineur, vol, crime contre l’humanité. Un juste milieu sera ma future devise.

Lui parler, briser la glace qui nous sépare. M’entendait-elle seulement ? Elle n’a pas de corps, pas d’oreille ? Si c’est les pensées qu’elle lit je vais devoir être plus prudent. Je ne sais même pas à quoi elle ressemble, est elle jolie ? A-t-elle ce nez, cadeau empoisonné des fées qui se sont penchées sur le berceau du premier Maulari de l’histoire du monde. Est-elle une Maulari, après tout elle ne m’a pas été présentée autrement qu’en tant que Marie, c’est une cousine, une sœur, une voisine, une amie, une femme ? Sébastian est peut-être engagé avec elle. Non cela m’ennuie cette pensée, je n’ai pas de vue sur elle tant que j’ignore ses compétences pâtissières. Je crois qu’elle est partie, j’ai une sensation de vide…

Chapitre 4Chapitre 6

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