L'amie imaginaire

La Tablée Dominicale.

Baron

Chapitre 4 – La Tablée Dominicale.

Ma nuit fut des plus agitée, aucun tremblement de terre et les fondations de la maison ne sont pas sur ressorts, juste des idées, des pensées qui s’entrechoquèrent inlassablement durant mes tentatives pour dormir. Et la peur… Marie, le fantôme qui hante le domaine Maulari. Jeune fille morte d’une mort violente qui refuse d’aller vers la lumière ? Même les lapins le font sur les routes, ce n’est pas compliqué ! C’est dangereux un esprit ? Ils nous regardent, nous espionnent, parlent aux enfants étranges et leur font faire leurs basses besognes. Que demandera Marie à Sébastian la prochaine fois que j’irai les voir ? Me supprimer ? Mlle Maulari, la voit-elle aussi ? Elle lui sert une part de tarte, c’est pas rien. Il est peut-être temps d’agir, de contacter la brigade anti-fantôme, la police doit bien avoir ça ? Dormir… Si seulement je pouvais dormir…

La semaine passa sans que j’eus de nouvelles, Sébastian a la chance d’avoir des cours tous les jours, c’est pour cela qu’avant les week-ends je ne le vois pas. C’est un défi de créer son espace personnel, la décoration n’est pas ma spécialité. Une figurine par-ci, quelques bandes dessinées par-là et les livres de classe au fond du placard. Sous le lit quelques tapettes à souris, on ne sait jamais. Sur les murs vides, des posters de groupes de rock, ça fait plus adulte. J’aurai bien mis des images de filles à demi-nues sur des voitures de sports, mais j’ai pas envie que mon père et ses cons d’amis établissent leur quartier général dans ma chambre quand maman n’est pas là. J’ai un cadre, avec une photo de Papy et moi, avant qu’il ne nous quitte pour un monde meilleur, lui au moins il a su partir… Est-il vraiment parti ? Voilà que le doute me prend. Il est temps que ce soit moi qui reçoive les Maulari, s’ils ont l’estomac bien accroché ils survivront à la bouillie de maman.

L’invitation bien qu’annoncée à la dernière minute fut acceptée par les deux partis. Ma mère qui enviait le savoir faire culinaire de Mlle Maulari pensait bien pouvoir tirer quelques secrets de la bouche de cette dernière, après s’être lavée les mains, cela va de soi. Quand à Mlle Maulari, elle se rassurait que Sébastian puisse avoir un ami de son âge. J’avais juste une petite anxiété car papa savait être aussi bête que ses cons d’amis.

Le dimanche arriva aussi vite qu’un lendemain. Je décidais pour bien commencer la journée de ranger ma chambre, il ne faudrait pas que je passe pour un désordonné inorganisé. Le souci premier fut de trouver comment rendre agréable à la vue des cartons empilés de différentes tailles. Comment ai-je pu accumuler en si peu de temps autant de choses, je ne sais même pas ce qui se trouve dans la plupart des cartons. Suis-je seulement sûr que tous sont à moi ? Ce serait bien une blague de mon père de mettre les siens, histoire que je doive les déballer à sa place. Je n’avais pas beaucoup d’espace de rangement, une étagère bringueballante, un placard étroit dans un renfoncement du mur et un coffre d’osier. Dans la plus grande tradition, j’organisais mon rangement au mieux sur le temps imparti. Ce qui est caché n’est plus visible. Empiler les cartons dans le placard, en vider dans le coffre, glisser les plus petits sous le lit sans se faire pincer par les tapettes et vite mettre des trucs sur l’étagère pour combler les derniers espaces vides. L’ensemble n’était pas très coordonné, ma chambre n’ayant pas encore sa « déco » définitive, ça fera l’affaire.

Bientôt l’heure de leur arrivée, papa est déjà devant la télé à regarder des courses de voitures avec une bière bon marché qui n’a de l’urine que l’odeur, par chance. Petit il collectionnait les petites voitures, puis il a acheté sa propre voiture, la bichonnant comme un trésor unique. La petite voisine collectionne les Barbies, elle ne semble pas s’intéresser aux garçons. Moi j’ai une fascination pour les super héros, voir les super héroïnes qui ont pour beaucoup un physique plus attrayant que leur pouvoir. J’espère me marier un jour avec une telle femme, je serais en sécurité et le costume ajoute du piquant à une relation. Au grenier de notre ancienne maison il y avait un carton avec des costumes, devant l’embarras de mes parents je compris qu’ils n’étaient pas réservés à d’éventuels bals costumés ni que maman était une espionne international qui savait se fondre dans la masse sous diverses identités : Infirmière, policière, femme de chambre, démone en cuir rouge, etc… À la cuisine ma mère s’affairait à confectionner des plats exotiques tirés de recettes de l’unique livre de cuisine retrouvé à temps. N’ayant pas les ingrédients exacts ni dans nos placards ni chez les marchands de la ville, elle improvisait avec d’autres saveurs. J’étais impatient d’y goûter, non pas aux plats qui sentaient fort de maman qui sentait tout aussi fort mais bien au dessert que Mlle Maulari devait nous apporter !

Voilà qu’on sonne enfin la cloche, en attendant une sonnette moderne avec des chant d’oiseaux fictifs, papa avait eu la bonne idée de mettre une cloche à l’entrée. Les Maulari étaient sur leur trente-et-un. Mlle Maulari est coquette, sait se vêtir et se tenir avec grâce. Le soleil rendait sa longue jupe un peu transparente, maudit jupon d’un autre temps. Elle était en blanc cassé, d’une teinte juste au dessus du blanc, son chemisier un peu lâche nous empêchait de distinguer clairement son contenu. Elle avait mis le même chapeau qu’à notre première rencontre et des petits souliers assortis. J’eus le droit à une petite bise qui m’effleura la joue, Sébastian s’y tenta mais je tendis ma main plus vite, nous sommes des hommes après tout. C’est à moi qu’incomba la rude tâche de trouver un lieu propice au dépôt du chapeau. Quelle blague, chez nous on en porte pas, ça se met où un chapeau… Je le posais sur un meuble encore vide de bibelots moches des vacances de la jeunesse de maman, ce sera très bien.

Sébastian tenait à bout de doigt un carton rempli de rêves et d’espoirs. Le délicat dessert… C’est papa qui eut la joie de le saisir, comment se fait-il que ce soit à lui de porter le précieux ? Il est maladroit ! Bon sang quelle prise de risque inutile. Et s’il tombe ? J’aurai quand même le droit de le lécher au sol ? Pas mon père, le gâteau ! Ayant su me débarrasser vite fait du chapeau, je pris des mains de mon père le carton à dessert. Il m’a souri, sachant ma nouvelle gourmandise pour la cuisine maison. Je le humais généreusement en me rapprochant de la cuisine, fermant les yeux je dirais qu’il contient quelque chose d’exotique, de citronné, une odeur de crème… Un gâteau à coup sûr, ananas et citron ! Pour l’heure il fallait le ranger au frais, qu’il n’attrape pas chaud le pauvre. C’est un peu l’inverse de nous l’hiver.

Mlle Maulari partit de suite s’entretenir avec ma mère dans la cuisine, avait-elle senti l’atrocité culinaire barbaresque que nous allions devoir ingurgiter au péril de nos vies d’ici quelques minutes ? Allait-elle reprendre les choses en main en jetant l’horrible bouillasse transgénique au fond des toilettes qu’elle n’aurait jamais dû quitter ? Non… Elle voulait juste parler avec maman. Cela dura plusieurs minutes, un chuchotement discret qui conduisit mon père à les rejoindre et moi à faire visiter notre antre à Sébastian. Là c’est le salon, là, la cuisine, là, ceci, là cela… Et enfin ma chambre. Il y entra en gardant les yeux grand ouverts, scrutant chaque recoin, regardant le placard avec un air de « je sais que c’est le bordel là dedans. ». Il observa avec intérêt mes quelques figurines et jouets de mon étagère, les bandes dessinées, les manga… Il me demanda s’il pouvait toucher. Je lui accordais, ça casse pas et je suis magnanime. Il n’en avait jamais vu, chez lui rien de tout cela. Il va falloir que je refasse toute son éducation. Puis en feuilletant une bande dessinée, il me dit qu’il aimerait bien dessiner. Que parfois, muni d’un crayon et d’une feuille vierge, il dessinait un peu, sans grande conviction, juste par plaisir. Sur cet aveu de pratiques artistiques, nous furent appelés à descendre, la tambouille était prête.

Un manège que je commençais à connaître s’invita à notre table. Une chaise imprévue par maman s’était calée, accompagnée d’une assiette et de ses couverts assortis. J’avais choisi la nappe, je ne manquais pas de le faire remarquer. La tête de papa qui vit maman servir une part à Marie, si j’avais pu la prendre en photo je pense que j’en aurai tiré un bon prix auprès des amis cons de papa. Le courant passait bien entre nos parents respectifs. Ils abordaient plein de sujets, en passant par les humiliations de nos enfances tout aussi respectives. Je sentais que ça démangeait papa de ne pouvoir parler du siège vide, je sens que ce soir on y aura le droit, en large et en travers comme ajouterait papy.

L’entrée avait un goût qu’on pourrait qualifier d’étrange, qui se mariait avec l’inattendu du plat. Le dessert quand à lui était très attendu et pas que par moi. Papa le coupa, il trouve bien drôle de faire des micro-parts pour prendre tout le reste pour lui. Mlle Maulari souriait, elle était radieuse ma future épouse. Maman était jalouse, pas seulement de perdre son fils mais aussi son propre mari qui, non content d’avoir critiqué plat et tenue de maman, s’évertuait à enfoncer un clou toujours plus profond dans la bienséance en complimentant à tour de bras une Mlle Maulari qui finissait par rougir. Parfaite. Tu m’étonnes, ce n’est pas illogique que papa et moi ayons des goûts communs, mais il ne faudrait pas qu’il s’approche de trop. Le désert, j’avais vu juste, une fois encore l’odeur bien qu’irréelle et divine n’était qu’un pâle avant goût de la réalité de la merveille qu’on nous servit ce jour là. En y repensant j’en ai presque les larmes aux yeux.

Papa alluma le téléviseur, les gros yeux de maman auraient presque pu l’éteindre sans utiliser la vieille télécommande collante. Sébastian m’aida à débarrasser la table, il n’eut guère le choix, tout comme moi sous le joug de l’espèce dominante, nos parents. Il fut évoqué une promenade en extérieur, je me tins prêt. Elle n’arriva jamais. Maman avait fait des folies en achetant du thé, nous étions consommateur de café, j’avais le droit à une petite gorgée les jours de pleine lune, pas très souvent en somme. Mlle Maulari semblait satisfaite de tout, cette femme. Je n’avais pas pris part à toutes les conversations, certaines me dépassaient de plusieurs mètres. Le son de la voix de Sébastian restait un mystère pour mes parents, il n’avait que marmonné des bonjours en arrivant. Il en fallait vraiment beaucoup pour le décoincer. Pensait-il comme moi à mille choses ? On ne peut pas être aussi peu causant et ne pas avoir en tête des milliers d’interrogations.

Les adultes sont d’étranges bipèdes bavards. Ils peuvent passer des heures à parler sans rien faire d’autre. Ils refont le monde, le modelant de manière à ne pas s’oublier, il ne faudrait pas faire un monde qui leur enlève le peu qu’ils ont. Pourquoi n’agissent-ils pas ? Il devrait y avoir un adulte suprême pour leur expliquer qu’ils doivent faire ce qu’ils disent et les punir quand ce n’est pas le cas. Quand je dis que je vais ranger ma chambre et que je ne le fais pas, il faut voir ce que je prends. Sebastian aurait sans doute souhaité qu’on monte tout les trois avec Marie, dans ma chambre. Laisser seule la pauvre Mlle Maulari avec mes parents ne m’enchantait pas, elle ne méritait pas ça. Je ne pouvais non plus me résoudre à l’amener dans ma chambre, c’est trop tôt.

Le dessert était un trop bref moment, la dernière part, celle de la nommée Marie se trouvait dès lors bien au frais dans le réfrigérateur, seule, abandonnée. Cruel destin. Si je devais être un super héros, il ne me faudrait que quelques secondes pour la sauver, la dévorer, sans que personne ne s’en aperçoive. Ce serait interpréter comme un vol, c’est bien triste. Mais que va-t-on en faire ? Y a-t-il un paradis pour toute cette nourriture et ces parts de gâteaux ? Il faudra finir par tirer ça au clair. Maman vient de sortir un jeu de plateau, le genre de jeu basé sur la culture scolaire et générale. Si on avait eu la brillante idée de m’interroger sur ce qu’on devait faire, non, on décide à ma place pour ce que mes invités et moi même allons devoir subir. La partie fut une belle occasion pour Sebastian d’ouvrir sa bouche, faisant vibrer ses cordes vocales dans l’unique but de me rabaisser. Il savait un tas de choses, géographie, histoire, science. Dès qu’on arrivait sur des questions plus populaires je pouvais enfin montrer qui était le patron, mon père. Dire que j’ai fini dernier ne serait pas juste, Marie ne s’est pas du tout bien défendue, je suis même sûr que sur certaines réponses c’est Sebastian qui répondait à sa place.

Leur départ se fit de bonne heure, la promenade se fera une prochaine fois, mes parents sont des sédentaires. Mlle Maulari, fidèle à elle même, d’une grande courtoisie, toujours aimable et souriante. J’aime quand elle me fait la bise, bien plus que mes poignées de main à Sébastian. Elle me proposa de passer un midi à ma guise, même en semaine, une folie à laquelle il me tarde de participer, tant que je n’ai pas à faire de devoirs. Sébastian aussi me dit quelque chose, tout bas au sujet de Marie. Comment ça elle va rester avec moi jusqu’au soir ?

Chapitre 3Chapitre 5

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