L'amie imaginaire

Deux poussins… égale trois.

Baron

Chapitre 2 : Deux poussins… égale trois.

Maman était un peu vieux jeu. Endimanché dans des vêtements trop propres pour moi, un bouquet de fleurs des champs à la main et de l’autre les abominables biscuits au potiron de maman, j’allais d’un pas lent et frustré vers la maison des Maulari. Si on m’avait vu… Les gens auraient cru que j’allais faire une demande en mariage. Mlle Maulari est bien gentille, encore jolie pour son âge, mais ce nez… Je ne vois que ça quand je la regarde. Qu’est ce que j’étais mal dans ces habits, mes frusques habituelles me conviennent très bien, elles ont mon odeur, c’est important. Et si un jour je me baigne nu dans la rivière, que je me cogne à un rocher et que je deviens aveugle ? Si j’ai mes frusques, je les repère à l’odeur et je peux tenter de rentrer habillé malgré ma cécité nouvelle. A croire que ma mère préfère que j’erre nu dans les rues de la ville… À force de me déplacer comme un escargot je vais être en retard. Ayant fait à peu près exprès de faire tomber les biscuits infâmes dans une bouche d’égout qui ne fit pour le coup pas la fine bouche, je me pressais un peu plus pour ne pas faire trop honte à l’éducation de mes parents.

Ils habitaient une toute petite maison, pas de jardin devant et pas de portail, ça nous faisait un point commun. Un peu tendu j’allais cogner à la porte, quand celle-ci s’ouvrit avant de prendre la raclée du siècle. Sébastian me guettait depuis une bonne heure derrière le rideau et s’était empressé de venir m’ouvrir. Je compris que les invités, surtout de mon âge, il y en avait peu, ou pas. J’entrais dans le domaine de la gentille sorcière aux tartes aux myrtilles. Une odeur très agréable venant de la cuisine, douce, sucrée, fruitée… Aujourd’hui c’est fraise ! Mlle Maulari arriva, tout sourire avec un tablier blanc noué autour de la taille. Cette femme est admirable, son tablier tout propre ne pouvait laisser supposer le travail effectué quelques temps plus tôt. Je n’ai jamais vu un tel gâteau pour l’heure du goûter ! Il était parfait à regarder, chaque fraise placée à l’endroit idéal, la crème étalée avec soin… Une véritable sorcière de la pâtisserie. Il ne restait plus qu’à le dévorer sans honte. Je tendis mon maigre bouquet, elle rougit un peu. Je le savais bien que je ne lui déplaisais pas, pourvu qu’elle attende qu’on se connaisse un peu mieux, je ne me sens pas prêt d’affronter son père pour lui demander la main de sa fille. Sébastian serait un bon fils, il sait se taire et ne pas bouger dans tout les sens.

L’heure du goûter… À la maison ça n’existe pas, si j’ai faim papa me dit de prendre une pomme ou un fruit. Parfois je me fais une tartine de beurre avec un peu de confiture. Mais chez les Maulari, cela semble être assez traditionnel et journalier de consommer les délices pâtissiers maison accompagnés d’un chocolat ou d’un thé. Je n’ai jamais bu de thé, ça sent bizarre, un peu comme les tisanes de mamie. Mlle Maulari fait le service et coupe quatre bonnes parts de gâteau. Une pour moi, les invités sont toujours servis en premier, mais comme on doit attendre tout le monde ça sert à rien de plus qu’à nous frustrer davantage. Une pour Sébastian, le fils passe avant, il n’est pas invité pourtant et n’a pas aidé, il a la belle vie. Une troisième pour… Tiens voilà qui est étrange… Quatre sièges, un autre invité ou quelqu’un vit ici caché et reclus ? Mlle Maulari prend la quatrième part et s’assied. Me souhaitant un bon appétit elle me propose un thé que j’accepte comme tout aventurier de ma trempe. Cette part de gâteau, un délice, bien plus que son aspect et son odeur ne le laissaient présager. J’envisageais un peu plus sérieusement à ce moment précis un rapprochement intime avec Mlle Maulari, c’était la femme parfaite. Cependant personne ne venait nous rejoindre et trois part de gâteau plus tard, fallait pas gâcher ce chef d’œuvre culinaire, la dernière part restait intacte sur sa petite assiette. La chaise avait été tirée. L’homme invisible n’avait pas faim et n’avait rien à dire de bien passionnant, heureusement qu’il s’est tu.

Sébastian n’avait pas décroché deux mots, il regardait parfois la chaise vide, cela exaspérait sa mère qui tapotait contre sa tasse pour le rappeler à la réalité. Retirant la dernière part que je me serais fait une joie de rapporter à la maison pour faire avancer la science du bon goût à ma maisonnée, Mlle Maulari partit faire sa vaisselle, nous laissant seuls avec Sébastian. Ce dernier prononça des mots avant qu’elle ne parte : « Maman, on va dans ma chambre, tu veux bien ? « . Se retournant, elle nous sourit, puis fit un signe de tête approbateur. La maison, en dehors du rez-de-chaussée où nous nous trouvions avec le salon, la cuisine et une autre pièce servant au linge et de débarras, avait un étage avec deux chambres séparées d’une salle de bain. L’une d’elle était bien sûr celle de Sébastian. Montant un escalier de bois étroit, je remarquais l’étrange manège de Sébastian, il me laissait toujours passer le premier, puis attendait quelques longues secondes et refermait la porte. Je crois qu’il est vraiment étrange ce garçon.

Sa chambre était très bien rangée, on aurait même cru que tout y était neuf. Une chambre vendue avec l’ensemble de la décoration, chaque détails n’ayant jamais servi mais tout prêt à servir. Le papier peint à fleur, il aurait dû éviter, je crois que Maman a décidé pour lui. Les meubles sont simples : un bureau, des étagères, un lit, une armoire. Il n’y a rien de trop, tout est… Fonctionnel. Deux chaises… Il attendait ma visite au point d’avoir prévu une seconde chaise pour moi. Non, ce doit être pour sa mère quand elle vient lui faire ses cours particuliers.

Je ne savais pas quoi dire, ni quoi faire. Il semblait aussi perdu que moi. Il eut cependant une idée car il se dirigea vers le dessous de son lit et en tira une vieille boite en bois, un jeu de petits chevaux. Voilà un jeu auquel je n’ai jamais eu l’occasion de jouer, jusqu’à présent. On s’installa au sol, il sortit trois chevaux et une paire de dés. Toujours sans dire un mot. Je ne disais rien non plus c’était un peu étrange tout cela. Je pris celui à la tête rouge, au moins je le verrais s’il tentait de s’échapper du tracé de la course, le bleu je l’aurai perdu dans une chambre bleue. Il prit le vert et le jaune. Il jouait les deux tours, souriant lorsqu’il prenait celui qui était sur sa droite. On aurait pu penser qu’il aidait un ami sans bras, lui lançant les dés et déplaçant son cheval, avec un sourire pour lui dire : « Pas de souci mon pote, je suis là pour ça ! « . Aucun handicapé à nos côtés, ni même de valide. Je repensais alors à cette part de gâteau…

Pourquoi n’osais-je pas lui parler, l’interroger sur le mystère qui me chatouillait la glotte. J’ignorais tout de Sébastian, les seules informations me venaient de sa mère qui en parlait uniquement comme d’un enfant gentil et studieux. Je regardais autour de moi, il y avait peu de place pour la distraction, pas de poster au mur, pas de boite de jeu sous le lit autre que ces petits chevaux, rien que de l’utile ou du pratique. Je ne me souvenais pas d’avoir vu un poste de télévision en bas, je pense qu’ils n’en ont pas non plus. Pauvre garçon, pourquoi l’enviais-je tant tout à l’heure alors qu’il n’a rien ici en dehors des divines pâtisseries de sa maman. Qu’il doit se sentir seul sans ami. Soudain, il décida d’aligner trois mots, incompréhensibles à ce moment là : « Marie t’aime bien ». Qui donc peut être cette Marie ? Je me retourne, personne. Est ce ainsi qu’il nomme sa mère lorsqu’elle n’est pas là ? Non elle se prénomme Françoise d’après maman. Un des petits chevaux aurait-il eu l’insigne honneur d’être baptisé lors de sa course ? Timidement je tentais de l’interroger lui plutôt que moi : « Marie ? Qui est Marie ? ». Il me regarda, tourna sa tête vers sa droite et me répondit : « Marie, c’est mon amie, celle qui joue avec nous. ». Il me dit cela en souriant, mais ce sourire ne m’était pas adressé, il était pour elle, celle que je ne pouvais distinguer…

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