L'amie imaginaire

Un poussin… égale deux.

Baron

Chapitre 1 – Un poussin… égale deux.

L’été arriva vite cette année-là, nous avions tellement à faire qu’il nous surprit presque. Papa finissait la toiture de notre future maison, maman préparait déjà le déménagement. Quant à moi je finissais ma scolarité, faisant mes adieux aux classes primaires, à leur simplicité et à mon enfance. Pour échapper aux tâches de déménagement que ma mère me demandait, j’allais aider mon père à quelques pâtés de maisons d’ici. Enfourchant ma grossière monture cabossée et poussiéreuse, j’arpentais en deux roues les trottoirs, évitant des vieux sortis de leur maison à l’appel du courrier. Serait-ce une carte des enfants en vacance ? Ou simplement cette sempiternelle loterie au gain merveilleux. Ce four multi usages dernier cri qui tient dans une main et ne pèse pas plus d’une centaine de grammes, c’est pas là-dedans qu’on ne fera cuire plus d’un poussin… Égale deux comme dit toujours mon papy.

Enfin j’arrivais en vue de notre belle et future maison. Après un dernier virage je sautais en laissant tomber discrètement mon vélo sur un tas de sable. Il n’y a pas encore de portail, j’aime, c’est ouvert et libre. Les murs de briques rouges entourés de gris, des poutres aux couleurs du bois brut, un toit à demi terminé et déjà mon père qui me fait signe de monter sur la grande échelle métallique solidement arrimée au sol avec de gros piquets de fer. Comme un petit écureuil, agile et rapide, je montais à l’échelle, puis arrivé sur ce qui serait une terrasse plus tard, j’expliquais à mon père combien j’étais déçu de ne pouvoir l’aider aujourd’hui puisque maman me voulait auprès d’elle pour faire les cartons. Il faudrait moins d’une semaine pour finir ce toit, on attendait de l’aide, les amis très cons de papa comme disait ma mère. C’est marrant d’habiter une maison qui n’est pas terminée, de l’imaginer telle qu’elle serait ou pourrait être. Sur le terrain vague en face parfois je m’assois et rêve à ces couleurs douces qui la recouvriront bientôt, au toit bien mis et aux poutres de bois teintées.

Mais aujourd’hui, j’avais bien mieux à faire. Je pris mon vélo et partis à l’aventure de mon nouveau quartier, et surtout d’un bout de forêt donnant sur les champs. C’est calme, je n’y croise que quelques insectes. Mais ce jour-là je n’y serais pas seul. Arrivant à toute vitesse, passant un talus abrupte, je me retrouvais nez à nez avec un garçon d’à peu près mon âge, solidement agrippé à la main d’une femme qui ne pouvait être que sa mère, un nez pareil ça se transmet de génération en génération tel un patrimoine familial caricatural et de caractère. Mon observation faite en un quart de seconde, je me retrouvais le suivant en plein champs après avoir renoncé à écraser mon vélo contre ces braves gens.

Mlle Maulari, hurla en me voyant, et hurla encore plus fort en ne me voyant plus lorsque mon petit corps séparé du vélo avait atterrit au milieu du champ. Elle courut sans lâcher son gamin. Il devait tant bien que mal suivre le rythme de cette mère affolée de voir l’enfant d’une autre qui reste à ses yeux un enfant comme le sien, s’étaler puis disparaître sous les hautes herbes. Le ciel était dégagé juste au-dessus de moi, une poignée de nuages arriverait si je devais rester là quelques minutes de plus. Quelques douleurs, contusions infimes, j’avais l’habitude. J’étais bien là… Pourquoi est-elle venue si vite me faire de l’ombre ? Son grand chapeau avait un bord qui se soulevait à chaque coup de vent, puis se rabaissait aussi vite. A chaque coup de vent je prenais un coup de soleil dans les yeux, puis de l’ombre, puis du soleil. Elle n’aurait pas pu juste faire un pas de plus afin que je ne vois pas mille étoiles lorsque je ferme les yeux ?

Après les cris de peur et de colère, vint la douceur. De sa main libre elle me souleva, me dépoussiéra, me harcela de questions pour savoir non seulement mon état général mais aussi ma situation familiale. Avait-elle d’autres intentions à mon égard que le simple fait de m’aider à me relever ? Je me posais toujours des centaines de questions, toutes plus étranges les unes que les autres. Ma mère disait que je finirais journaliste pour une revue bizarroïde traitant des invasions extraterrestres. Une fois debout, je répondais tant bien que mal aux questions rapides de Mlle Maulari, tout en regardant le silence sortir de la bouche fermée de son fils, Sébastian. Quel prénom étrange, on raconte qu’il n’est pas de chez nous… D’après ce qu’il m’a dit ce n’est qu’une erreur d’écriture sur son acte de naissance qui a beaucoup plu à ses parents, le mal ainsi fait c’était à lui de subir la bêtise enfantine.

Ce fut ma première rencontre avec la famille Maulari. Elle élevait Sébastian seule et l’éduquait de chez elle. Son père, en avait-il vraiment un … La science a bien compliqué la donne en quelques années de progrès. Il ne connaissait l’école que de nom, n’avait pas d’ami, du moins je le croyais au début. Moi non plus, je n’ai pas vraiment d’ami. Il y a bien Laurent et Sacha, mais j’ai souvent l’impression que je n’existe que pour les rendre intéressants, je subis des brimades, des petites blagues qui sont forcément drôles puisque j’en suis la victime. Mais ils ne sont jamais là, ils sont ensemble durant les weekends, les vacances, je n’existe plus, je suis seul. Longtemps j’ai demandé à mes parents un petit frère ou une petite sœur, j’aime les risques. Il aurait fallu trop d’engrais pour que je puisse jouer avec, les enfants trop jeunes n’ont pas les mêmes jeux que moi.

Une semaine durant je fus puni. Pas à cause de ce malheureux accident ayant rendu le pédalier de mon vélo inutilisable. Mes mensonges… Je le sais pourtant que mentir n’apporte rien de bon, je me promets à chaque fois que ce sera le dernier, je le promets encore… Dans cette chambre vide, sans jeux, sans jouets, puisqu’ils sont encore à mettre dans les cartons dans notre autre maison, car je l’ai pas fait. Ce sera fait en dernier, c’est aussi ma punition, je m’ennuie. Je passe mes journées à aider mon père et ses amis, je suis serveur car mon seul travail est de leur apporter des bières fraîches au moindre appel, parfois j’ai la chance de leur amener des sandwichs ou des chips. Peut-être qu’il s’agit là de mon futur métier, je ne suis pas un bon élève, le collège me fait peur, ce sera si différent, si adulte.

Dehors il ne se passe pas grand-chose, des gens passent et nous regardent comme des étrangers. C’est pourtant dans les mêmes magasins que nous faisons tous nos courses, à la même école que nous allons tous et à la même imposition que tous nos parents râlent tous ! Des étrangers qui déménagent de quatre rues plus bas. La notion de frontière m’apparaît comme une barrière qu’on franchit à risque. Les regards se font hostiles, peut-être qu’ici c’est de la chair humaine qu’on nous sert au repas et le repas prochain, serait-ce nous ? A quelle sauce vont nous manger nos voisins ? Au dernier jour de ma punition, un panier de bières fraîches sanglé sur mon épaule, je franchissais du pas lent et lourd de l’enfant exploité par d’impardonnables adultes le privant de la vie, la vraie, celle qui fait qu’on sourit et s’amuse de tout, un à un les barreau de l’échelle. A la fin de mon escalade, j’entendis une voix de femme à la porte, il n’y a pas de porte, mais elle est bien là avec son fils accroché à sa main et dans l’autre un panier recouvert d’un tissu. Serait-elle là pour prendre ma place de serveur ? Cachait-elle dans son panier des bières plus grosses et plus fraîches ? Sans ce boulot qui nourrissait ma famille que deviendrai-je ?

Mlle Maulari sachant ma punition par une indiscrétion de ma mère auprès d’une mégère du quartier, avait décidé de venir au dernier jour de ma vie de serveur, non pas pour me prendre mon travail comme je l’avais imaginé mais pour apporter quelques savoirs faire culinaires dont elle avait le secret. Familiaux ils étaient et transmis de mère en fille, petite fille ou bru. De ma vie je n’avais jamais mangé une tarte à la myrtille aussi bonne. On pouvait reconnaître chaque ingrédient mais le mélange final avait un rendu unique qu’on aurait pu nommer différemment pour marquer sa création. Quel délice et quelle tristesse de devoir le partager avec les amis cons de mon père qui en plus d’être des éponges à bière s’improvisaient goinfres à tarte aux myrtilles en me voyant m’en régaler. Depuis quand ne laisse-t-on pas aux enfants les douceurs de la vie, ont-ils seulement l’intention d’être pères indignes dans un futur proche ? Ou est-ce une attaque personnelle visant à me mettre à ma place de simple serveur en retraite anticipée ? Mon père lui ne prit qu’une bouchée de sa part et me tendit le reste en souriant. J’aime mon père dans ces moments-là, lorsqu’il me montre que je suis plus important que lui. Si je glissais du toit il sauterait par-dessus moi pour que son corps amortisse ma chute. Ses amis, je crains qu’ils ne laissent des enfants choir des toits sans rien faire, au mieux ils lanceraient leurs canettes, aussi vides que leurs cerveaux. Je crois que maman, malgré elle, m’a transmis son intérêt tout particulier pour les amis cons de papa.

Mon vélo était foutu pour sa fonction principale, mais en œuvre moderne il aurait sa place dans bien des musées. Papa m’a promis qu’il s’en occuperait dès que les travaux du toit prendraient fin. Prenant mon courage à deux mains, je saisis mes chaussures et marcha vers la liberté. Il n’y a rien de meilleur qu’une promenade à la lisière des bois. On entend les oiseaux se parler mélodieusement. Mme la Pie hurle sur son mari qui n’apporte pas assez vite des asticots pour leurs petits. Monsieur Tourterelle quant à lui se pavane sur une branche au soleil et appelle des potes pour faire une virée dans les airs… Les oiseaux sont comme nous, ils crient pour rien, de loin. Pourquoi ne pas s’approcher pour se chuchoter ce qu’on a envie de dire ? Tout le monde n’entendrait pas, on pourrait dire ce qu’on veut, ce qu’on aime, et tous ne sauraient rien. Au loin je vis Mlle Maulari et Sébastian me faire signe. C’est vrai qu’il est l’heure de leur promenade digestive. La vie de Sébastian est réglée comme du papier à musique, à chaque note qui passe une action à faire. Le son de la promenade doit être mélodieux, comme un chant d’oiseau, celui de la douche doit être alarmant. J’allais les voir…

Sébastian est un garçon bien plus timide que moi, c’est beaucoup avec sa mère que j’ai conversé de mon mieux ce jour-là. Pourtant c’est à lui que je m’adressais souvent et c’est elle qui me répondait tout le temps. J’aurais bien pensé qu’il était muet si je ne l’avais pas entendu dire quelques mots. J’aurai du les noter, c’était sûrement un code spécial. Mlle Maulari le séquestre chez elle, le gavant de tarte à la myrtille et à on ne sait quels autres fruits, le pauvre il faut le sauver ! Elle m’invita à venir jouer le lendemain avec Sébastian, chez eux. Je ne sus pas refuser malgré mes craintes, que m’arrivera-t-il là-bas ? Reverrai-je ma famille un jour ? Les amis cons de Papa m’ont-ils tendu un piège en payant cette femme ?

Chapitre 2

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