L'Amie Imaginaire

La voix de la raison.

Chapitre 10 – La voix de la raison.

Pas un bruit, pas un mot, nous étions restés ainsi jusqu’au matin, mon meilleur sommeil de cette partie de ma vie. Il y a tellement de choses que je ne m’explique pas, sa robe qui était toujours au sol depuis le soir, toutes ces sensations si réelles, je doute qu’elles soient vraies, la folie douce est venue à moi sous la forme d’une petite rousse. Je ne voulais pas me lever, mais l’heure avançant, il ne faillait pas prendre le risque qu’un de mes deux parents s’aventure ici, ils ne verraient pas la fille mais le drap il est levé, elle est bien dessous, je ne peux quand même pas tout inventer. Un fou se rend-t-il compte de sa descente dans le monde de l’étrange ? Sommes nous devenus fous, le sommes nous à la naissance ou c’est le regard qu’on porte sur une personne qui en fait une défaillante ? Comme mu de l’instinct du coucou qui vient de pondre dans un nid en douce, elle se leva avant que quiconque ne rentre. Je suivais son exemple et m’habilla, chez nous il n’est pas bien vu de vivre en pyjama, c’est une tenue pour dormir, pas pour vivre. Mes parents, déjà sur le pied de guerre vaquaient à leurs occupations dominicales, un peu de ménage, de tri, de blablatage sur l’aménagement et parfois du jardinage.

Alors que je la laissais seule, elle saisit mon bras, m’incita à rester avec elle avec un air triste. Je lui chuchotais l’importance que j’avais de prendre mon petit déjeuner, cette nuit, calme, m’avait quand même donné très faim, mon muesli m’appelait, mais pas par mon prénom. Je l’encourageais à descendre avec moi, après tout, qui la verrait ? Il faut juste faire attention, feindre de sa non présence à tout moment, et puis elle m’embrassa. Elle était maline, mais j’avais vraiment faim. On sonna à la porte, depuis quand avons-nous une sonnette, elle fait un bruit horrible c’est un coup de papa, il a du faire ça hier pendant mon absence, moi qui vénérait le son de cloche ; un sabotage en règle s’impose.

Maman avait ouvert, c’était Sébastian, seul. Voilà qui devient encore plus étrange que d’avoir pour petite amie l’amie imaginaire de son ami. Elle l’invita à entrer ne se rendant pas compte du drame qui se préparait sous son toit à devenir une catastrophe nucléaire. Marie serra ma main, il nous dévisageait, j’avais l’impression de lui avoir volé son dernier pot de confiture, brûlé tous ses sous vêtements, découpé ses draps en lambeaux, collé des canettes vides sur le plafond de sa chambre, l’avoir baffé toute une nuit avec un poulet mort, ça sentait pas bon. On ne pouvait pas faire grand chose ce n’était pas un plan planifié de longue date où chaque moment de notre rencontre était programmé à l’avance dans le but de lui pourrir la vie et d’anéantir tous ses espoirs. Nous n’avions pas trop fauté, elle n’attendait pas d’enfant de moi, nous n’avions pas consommé notre désir ardent, pas avant quelques années, je suis loin d’être prêt, déjà d’y penser me stresse.

C’est l’estomac bien vide que tous trois étions dans ma chambre, Marie ne me quittait pas, je ne comprenais pas sa peur, c’est pas un mauvais bougre et il ne pourrait concrètement rien lui faire de mal. Mes parents étaient au rez-de-chaussée, ils entendraient seulement ce qu’on crierait, je ne comptais pas élever la voix, Sébastian lui osa, il parla fort en pleurant. Je lui avait volé l’amour de sa vie, j’étais un traître, un infâme rebut de fond d’évier, la tâche persistante sur des chaussettes sales. Quant à Marie, elle n’avait pas de tord mais il tirait sur la corde sensible au point de risquer de la rompre. La conversation s’avérait houleuse, un de nous devra chavirer. Marie prit les devants, j’étais bien dépourvu dans la conversation qui suivit, incapable encore de l’entendre, je n’avais que le monologue ponctué de silence de Sébastian. Voilà qu’on sonne à nouveau à la porte, c’est peut-être mon petit déjeuner qui furieux que je ne vienne lui faire sa fête vient en personne me rappeler à mes devoirs énergétiques du matin pour une journée active et responsable.

Mlle Maulari, plus tôt, cherchait dans sa petite maison son bien aimé fils, il tardait à se lever, pour une fois elle l’avait laissé tranquille, d’habitude elle le réveille à coup de bisous sur le front dès huit heure du matin quelque soit le jour ; ils déjeunent ensemble puis chacun vaque à ses occupations jusqu’au déjeuner. De son état de la veille, de sa façon de ne plus faire de place pour Marie au dîner de la veille, elle comprenait que ça s’en allait sérieusement en arachide et décida qu’il importait peu son heure de réveil tant qu’il serait mieux. Vers dix heures, inquiète, la grasse matinée n’a jamais été de mise dans cette maisonnée, elle frappa puis dans un silence assourdissant entra dans la chambre de l’enfant absent. Il n’avait pas refait son lit, pas remis ses affaires à leurs places, son sac renversé au sol, des crayons cassés, des feuilles déchirées avec mon portrait troué, celui de Marie gribouillé, il ne lui fallut que peu de temps pour intégrer la situation ; elle aurait voulu que Louis soit resté la nuit, il aurait su quoi faire. Mais ce dernier est bien trop occupé ce matin là, pour des raisons de décence nous dirons juste que lui au lit avec une femme ne reste pas droit comme un piquet à l’inutile.

Très vite elle comprit qu’il n’avait pas quitté le pays pour fuir le joug matriarcale dont il était la pauvre victime, inutile de contacter l’ambassade de France en Moldavie. Prenant son deux roues, elle se rua dans les rues vides du quartier pour finir devant notre porte en deux coups de pédale. Toujours bien apprêtée, elle frappa à la porte essoufflée, gênée de devoir déranger de braves gens le jour du Seigneur. Mes parents, amateurs de potineries ouvrirent la porte en toute hâte, maman avait du voir l’arrivée de Françoise par la fenêtre, elle n’était pas du genre à surveiller et épier les voisins, en tout cas pas ceux qui était discrets et silencieux, les autres s’ils ne font pas d’efforts, c’est leur problème. Les politesses rapides passées, la maman rassurée, elle attendit avec eux qu’on en finisse entre enfants, les bons parents savent rester à leur place en ne se mêlant pas d’histoires qui ne sont pas de leur âge.

Il savait que sa mère était là, mais ça ne l’arrêtait pas dans sa conversation effrénée avec Marie, il est vrai qu’il n’avait jamais rien caché et toujours assumé cette amitié. Sur ce coup j’avoue avoir eu un peu honte, Marie méritait mieux que moi, je serais bien incapable de lui présenter un autre garçon aussi convenable, elle n’a juste pas la chance d’avoir grand choix, je suis parfait pour elle en somme. Que lui disait-elle pour avoir réussi à le calmer, c’est pas de chance que je me sois brouillé avec l’interprète ; j’avais envie de participer ou d’avoir de quoi grignoter comme au cinéma lorsque le film n’est pas à la hauteur des espérances qu’il inspira le temps d’une alléchante bande annonce, le pop-corn devient un élément salvateur des heures perdues. L’heure n’était plus aux questions mais aux réponses, de ce que je comprenais, il lui reprochait d’être avec moi, pas dur, même s’il ne l’avait pas dit clairement j’aurai trouvé tout seul. Ce qui le dérangeait le plus c’est la rapidité, le fait qu’elle ne devait être là que pour lui, il doit exister un contrat pour que ça lui semble une obligation. Elle lui a caché ses sentiments, n’en a pas eu de tels pour lui, je n’apprenais que ce que je pouvais déduire. De son côté elle devait lui dire qu’elle ne pouvait pas contrôler sentiments, qu’elle était désolée de la tournure des événements, qu’elle ne pensait pas le tromper puisqu’ils n’étaient pas ensembles, qu’elle serait toujours là pour lui en toute amitié, qu’elle aurait la garde de Kiki le chien qu’ils avaient adoptés, qu’elle gardait la voiture, la télévision, la collection de DVD de film d’action et de super héros, je crois avoir vu trop de comédies romantiques.

Il semblait calmé, il nous proposa de venir déjeuner chez lui, Marie me regarda, ce genre de regard qui dit : « On y va chéri, c’est important », comme pour se rendre chez belle maman alors qu’elle sent l’oignon, grogne du matin au soir et ne fait jamais le ménage sur elle ni chez elle, tout un programme. Avait-elle des parents ? Une famille ? Ça naît comment une amie imaginaire ? Je n’allais pas rater une occasion d’avoir un repas, la tambouille de maman il est hors de question que je nomme ça nourriture une fois de plus, c’est un odieux mensonge qu’elle perpétue depuis trop longtemps, mon père doit être complice ou avoir perdu tout sens du goût pour continuer à tout avaler de la sorte sans jamais trouver à redire, c’est peut-être ça l’amour…

Il était parti avec sa mère non sans avoir fait la demande de notre venue de vive voix devant mes parents pour être sûr qu’elle ne refuse pas. La pauvre s’était fait un sang d’encre, c’était sans doute la première fois qu’il lui faisait un coup pareil, un garçon si sage, le début de la délinquance, bientôt il écoutera une musique plus agressive, portera un blouson de cuir, se laissera pousser des poils au visage et finira par casser des vitrines à coup de chaînes, volant les pauvres commerçants de leurs biens sans aucun scrupule. Deux heures plus tard, c’est nous qui sonnions à sa porte, il m’accueillit avec le sourire, étonnant cette capacité à changer de visage en si peu de temps, il souriait à nous deux. Le repas se passa, dans le calme, Mlle Maulari entretenait la conversation avec moi, évitant le sujet brûlant qui mit le chaos dans sa maison. Elle m’aimait bien, je pense qu’elle était déçue d’apprendre que mon cœur avait été ravi par une autre, plus jeune, plus j’ai pas les mots, mais avec un nez d’une taille moins surprenante.

Nous étions dans sa chambre quand il nous tint un discours des plus particuliers. Il acceptait, était d’accord qu’on se fréquente tant qu’on restait amis tous les trois pour toujours, le genre de promesses auxquelles on croit quand on est gamin, et qu’on est heureux d’avoir pu tenir tout au long de notre vie. Il nous expliqua que ce sera pas toujours facile, ce ne le fut pas dans les premiers temps, qu’il souhaitait qu’elle reste souvent ici, ça le bougre il a bien réussi son coup. Il faut dire que mes parents, bien que tolérants avaient leurs limites, une fille tous les soirs dans mon lit, que ce soit la même ou non, ce ne sera pas négociable. Nous étions tout trois d’accord sur l’ensemble des modalités, il avait juste eu un choc, c’est pas pour rien qu’il est devenu mon meilleur ami dans cette vie ou dans d’autres, qui sait comment ça marche, vu la situation j’étais devenu prêt à croire à tout. Elle n’avait eu que la permission de me raccompagner, on allait ralentir un peu, c’était devenu très chaud en quelques jours, il nous resterait plus grand chose à découvrir de l’autre à ce rythme, nous étions jeunes, ne savions pas prendre de décision raisonnable, nous avions bien besoin d’un Sébastian pour nous aider à ne pas faire d’erreur stratégique. Devant la porte j’eus droit à mon bisou du soir, je crois que je ne pourrais jamais m’en passer. Je ne savais pas quel type d’avenir j’aurais pu avoir, comment gérer une vie à sortir avec une femme qui n’existe pas, j’ai déjà de la chance qu’elle grandisse comme nous, n’en demandons pas trop me disais-je. Mes parents ouvrirent la porte alors que Marie me laissait tout juste, ils me regardaient avec des gros yeux en souriant bêtement, alors que je leur demandais ce qui leur prenait, ma mère dit : « Alors tu nous présentes pas ? ». De quoi diable parlait-elle ?

C’est alors que pour toujours ma vie changea lorsque derrière moi j’entendis cette petite voix : « Je m’appelle Marie madame ! »

FIN

À Emilie, dont les encouragements et la patience m’ont permis de terminer cette histoire.

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