La Poupée Chiffon

Partie 4

Baron

De retour au village je reconnais aux nouveaux aménagements quand je suis. Sans que j’y prête attention, mes pas m’amenèrent à l’adresse de l’ancien tailleur. J’ignore s’il faut en rire, mais une boutique de prêt à porter bon marché s’y trouve maintenant. Petite ironie, cadeau de la vie.

Les commerces ont fleuri sur les racines des chrysanthèmes. De belles robes sont exposées en vitrine. J’entrais. Une vendeuse, qui s’ennuyait, heureuse que quelqu’un vienne la tirer de sa torpeur, vint à ma rencontre le sourire aux lèvres. Peu d’hommes devaient entrer seul. Fuyant la discussion avec un classique et bien honnête « non je regarde, merci », j’arpentais les rayons. Difficile de comparer avec l’atelier de l’artisan, l’immeuble n’étant pas construit aux mêmes mesures. La boutique avait une surface plus importante. Dans le fond se trouvaient des tenues de soirée, enfin je crois, je n’y connais pas grand chose mais elles font plus classe. La vendeuse qui ne m’avait pas quitté des yeux avait fini par se coller à son téléphone et m’oublier. Rien de rien… Je pensais qu’il se passerait quelque chose pourtant. Je sortis, faisant sonner le carillon…

Il n’y avait pas de car… Dehors… Je suis retourné une fois encore dans le passé. L’endroit, celui de mon enfance… Non il manque la route, des bâtiments… Je suis quand là ? Impossible de dater, le soir est tombé, la pénombre règne en maîtresse absolue. La porte n’est pas encore fermée, je rebrousse chemin. L’atelier. Il y a une conversation, deux voix. Je n’entre pas…

« _ C’est hors de question ! Dit une voix de femme.

_ Elle était ma femme ! Insista une voix d’homme.

_ Que dirait ton pauvre père ! Cette femme, elle ne te méritait pas !

_ Laisse papa en dehors de ça, il n’est plus là pour donner son avis.

_ Déjà qu’il n’était pas d’accord pour que tu fasses ce métier, toi qui aurais pu aller en ville devenir banquier ou avocat !

_ Ce n’est pas le sujet mère, je veux qu’elle soit enterrée là-bas. Je la rejoindrai à ma mort comme tu rejoindras papa. »

Je repensais aux tombes et je commençais à emboîter les pièces du puzzle. Mais il m’en manquait encore beaucoup… La suite de la conversation m’apprit quelques détails supplémentaires sur la vie compliquée de ce tailleur. Il arrête ses études, perd son père, rencontre Emelie, devient tailleur, l’épouse contre la volonté de sa mère, Emelie meurt… Il me manque encore une foule de détails et surtout pourquoi elle me fait voir tout cela… Je referme la porte.

Il fait nuit, mon temps est de retour, je vais rentrer, me coucher, ne plus y penser.

Le lendemain, toutes mes interrogations ont été chassées comme une nuée de mauvais rêves. J’avais un peu dépassé mon heure de réveil de prédilection. Vacance ou non, matinal est mon nom. Ma précédente journée m’a donné comme réflexe de tout miroir éviter. La poupée est dans le placard bien rangée, je verrais plus tard pour l’aérer.

Mamie n’a rien de bien consommable dans ses placards, je décidais d’aller à la cave, elle devait bien avoir un pot de confiture maison et des biscottes comme à l’époque. L’interrupteur semblait hors service. Je descendais dans le noir…

En bas par chance, la fée électricité faisait sa besogne de bien belle façon. Rien n’avait changé ici, toujours un fieffé bordel ordonné. Chaque tas de trucs et de machins à sa place, le tout empilés de manière à ne pas s’effondrer sur les passants. Seule l’étagère « garde manger » est raisonnable dans son organisation. Quelques pots plus poussiéreux que les autres nous en apprennent plus sur les goûts de mamie. Même l’odeur me rappelle mon enfance. Une cave figée pour l’éternité.

« _ Elle m’a dit que tu serais là »

Un léger sursaut me sortit soudain de ma nostalgie. L’enfant, moi, là. Au moins cela m’explique mes impressions.

« _ T’a-t-elle dit le but de tout cela ?

_ Non, elle ne me dit pas autre chose, je dois venir pour te croiser.

_ Pourquoi cette cave… Pourquoi ici ?

_ Elle dit juste que tu ne regardes pas au bon endroit

_ J’ai surtout l’impression de ne pas regarder au bon moment. Pourquoi ne me parle-t-elle plus ?

_ Elle dit que c’est toi qui ne l’écoute plus… »

C’est un classique, l’adulte qui se coupe de tout ce qui est lié à l’enfance. Des croyances aux rêves. Ne plus croire c’est couper le contact avec l’intangible. Pourtant, là, maintenant, je crois, j’y crois, c’est bien trop gros pour ne pas être réel, sinon c’est la folie et je n’y tiens pas. Suivant le conseil, j’observe le reste de la cave, oubliant l’enfant. Je n’étais pas très bavard à l’époque.

Dans un coin éclairé, j’entrevois la piste, ma poupée, elle a du quitter son rangement. Je me souviens de son habitude de se mettre sur ma route, de m’avoir emmené dans cette cave enfant, à ma rencontre. Posée sur un carton poussiéreux, elle dénote. Je l’extirpe et le pose au milieu du chemin, l’ouvre et le vide. Des vieux cahiers, livres de comptes aux pleins et déliés parfaits, babioles moches, et un paquet emballé de tissu noué avec une vieille ficelle. Si le doute m’avait envahi pour les bibelots et leur utilité dans mon enquête, là je sens l’indice de taille.

Ce ne fut pas sans mal que je parvins à couper cette maudite ficelle qui n’avait de fragile que l’aspect. Quand l’envie vous presse d’ouvrir vos cadeaux de noël, vous ne cherchez pas à trouver un ustensile pour vous aider proprement dans cette tâche. J’avais assise en face de moi Emelie pour qu’elle me regarde faire. Le tissu était une pièce d’étoffe semblable à celle de sa jupe, étrange. Protégé en son sein, un cadre sertissant une photographie. On y voyait Joseph et Emelie en mariés, il y avait quelques personnes autour, la mère de Joseph devait être cette femme à la trogne impayable. Une autre femme tenait un bébé… Elle ne semblait pas de la famille, une nurse. Je retournais le cadre « Mariage d’Emelie et Joseph, printemps 1890 »… 1890… Impossible !

La Poupée Chiffon Part 3/5La Poupée Chiffon Part 5/5 FIN

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