La Poupée Chiffon

Partie 3

Baron

Jusqu’à présent je ne m’étais pas encore retrouvé dans un endroit que je n’avais jamais vu. L’atelier du tailleur…

Un espace de travail approprié, des réalisations en cours, fonctionnel et esthétique. C’est ainsi que je résumerais en une petite phrase l’environnement de cet atelier. Il n’y avait personne. Le soleil, timide, pointait le bout de son nez. Si ce rêve avait un minimum de justesse, j’aurais tout loisir d’exploration. Une petite voix me disait de chercher, mais quoi… Je fouinais partout, chaque tiroir, chaque boite. Sous cela, sur ceci, méticuleux et respectueux de tout remettre à sa place, je prenais mon temps. L’irréel ne m’en fait pas oublier mon savoir vivre.

Au tour de l’arrière boutique. Le terme exact pour cet endroit serait fatras. On aurait pu y faire les costumes d’un péplum tant il y avait pléthore de tissus, rangés par couleurs et textures. Perles, rubans, dentelles, fils, aiguilles de toutes tailles. Trois machines à coudre de styles différents. Tout cela a-t-il aussi fini broyé dans les décombres ?

Interrupteur en faïence, vétuste, à sa place dans cette ambiance. Un éclairage succinct, ça ne devait pas être la fête des yeux de travailler ici. L’enquête se poursuit, toujours cette envie de fouiller, de trouver. Emelie, j’ai l’impression que c’est elle qui me chuchote de le faire. Elle est sage, toujours dans ma poche.

Depuis combien de temps je fouine ici… Impossible à dire. L’artisan va finir par arriver. Je n’ai rien à craindre, je veux juste éviter une situation gênante. Tout au fond il y a une dernière porte, c’est une sorte de petit réduit faisant office de sanitaires. L’hygiène n’est pas une priorité en couture. Je pense avoir trouvé ce que je cherchais. Un cadre, une photo, une femme dans la tenue d’Emelie. Je la sortais pour mieux comparer. Si on occulte les couleurs, c’est une photo en noir et blanc, les vêtements sont identiques. Leur reproduction miniature n’a épargné aucun détail. A moins que la poupée ait servi de modèle. La femme a de longs cheveux blonds, elle est belle, envoûtante. Je ferme les yeux.

Je suis de retour chez mamie. Dans le salon. Je regarde la pendule, quatre heures ont passé depuis que je suis arrivé. Je croyais que les rêves ne duraient qu’une poignée de secondes. Tout semblait si réel. Il est encore bien tôt pour une nuit de sommeil et oublier tout ça. La poupée est avec moi, ma chemise est sale, ça ne m’aide pas. Je décide d’aller au bois, j’y passais du temps enfant. La rivière était un fleuve, les bois une incroyable forêt sans fin. Un jour j’ai même vu une biche.

Les chemins intrépides, c’est bon quand on est minot, la sécurité est ma nouvelle compagne, aventure va être jalouse. Je reconnais des lieux, des arbres, les bons coins à champignons, je suis venu à une bien mauvaise saison. La rivière, combien de fois a-t-elle du subir mes claquements de pieds, elle ne méritait pas ça. De l’or j’en avais pas trouvé, j’en avais beaucoup cherché. L’eau est d’une grande douceur, j’en profite pour y passer les doigts. Narcisse aurait aimé cette eau où nos visages se reflétaient. Je n’étais plus seul, j’étais là aussi, enfant, l’enfant.

« _ Tu es venu te tremper les pieds ?

_ Non

_ Pourquoi es-tu là ?

_ Emelie m’a dit de venir.

_ Elle te parle souvent ? Que te dit-elle d’autre ?

_ Tout le temps. Elle m’écoute aussi… Elle me dit quand c’est dangereux et qu’il faut pas faire. Elle me dit qui est gentil et qui l’est pas. Elle m’a dit de venir et t’accompagner.

_ M’accompagner où ?

_ Au cimetière… »

Le cimetière, dans ce genre de petit village c’est assez glauque. On oublie que les vivants doivent y venir, un peu de couleurs, d’attrait, que diable ! Si terne, si… Mort… J’en avais peu de souvenirs mais dans les miens c’était pas du tout par là…

« _ Tu es sûr de la direction ?

_ Emelie me l’a montré hier. Si je me trompe elle me dira. »

Avoir confiance en l’image de moi enfant écoutant une poupée trouvée dans des gravas. Un exercice des plus compliqué, pourtant simple à suivre, si naturel. Des souvenirs différents reviennent quand l’enfant est là. Ceux qui manquent. J’en suis à me souvenir de m’être croisé vieux, volant le chocolat de mamie un soir. D’avoir eu peur, d’avoir eu confiance en Emelie. La foi…

Nous arrivons enfin à destination, c’est un cimetière, si on considère que trois tombes suffisent. Protégées par des grilles, sous des ormes, leurs occupants dorment. L’enfant essaie de pousser la grille de fer forgé toute oxydée. J’aurai du… J’ai préféré l’aider. Du bout du doigt la tombe de gauche il me pointa.

« _ C’est ici. »

Il n’y a pas de nom, juste une vieille photo décolorée protégée par une plaque de verre. Je reconnais la femme, celle en photo à la boutique du couturier. Je regarde les deux autres tombes. Il y a des noms. Joseph Carmantes pour celle du milieu et Madeleine & Antonin Carmantes sur la dernière.

« _ Elle t’a dit ce qu’elle voulait qu’on fasse ici ?

_ Non, je devais juste t’emmener. Faut rentrer maintenant, mamie va être inquiète.

_ Oui. Elle va te passer un savon aujourd’hui, elle s’est rendue compte pour le chocolat. »

C’est insensé, comment… Qu’est ce qui tourne pas rond ici, dans ma tête. L’enfant n’est plus là. Je rentre seul à travers le bois. J’ai l’impression de devoir reconstituer le puzzle d’une image inconnue. A chaque pas je ne sais plus dans quel temps je suis, vais-je croiser l’enfant, le couturier ou la femme, qui sait.

La Poupée Chiffon Part 2/5La Poupée Chiffon Part 4/5

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