La Poupée Chiffon

Partie 2

Baron

Après quelques instants de recueillement, je me décide à escalader les escaliers, comme un enfant, comme avant. Elle n’était pas venue depuis combien de temps ici ? Poussière sur une belle épaisseur, elle trahit ma présence, indiquant avec précision mon itinéraire solitaire. J’entre dans chaque pièce, écartant rideaux, secouant fenêtres. Les bois des volets hurlèrent de ce soudain réveil.

Figée dans le temps, la chambre que j’occupais jadis. Quelques rayons de soleil filtraient. Mélange d’ombres et de lumière. J’ouvris les volets pour raviver une poignée de souvenirs. La moquette, toujours ce marron sale accordé au dessus de lit, accordé au papier peint, le bon goût d’antan. Il émanait quelque chose d’étrange de cette pièce. Cela ne m’avait pas sauté aux yeux en entrant. Il n’y avait pas de poussière. Tout était propre. Le lit fait, la table de nuit impeccable, l’armoire cirée. Comment était-ce possible ? Des années que personne ne s’aventurait à l’étage.

Elle aussi elle était là, je l ‘eus cru rangée dans le tiroir, la poupée qui m’a valu la fameuse fougueuse baffe offerte par mon père. Cette poupée qui jamais en place ne tenait. Je la pris dans les mains, pas d’accroc ni de mauvais plis. Elle m’avait toujours fasciné. Le jour où je l’ai trouvée, celui où je l’ai laissée, et… Impossible de me souvenir des autres jours, ne lui avais-je pas donné un nom ? Qu’importe. Mon regard s’attarda sur le dernier détail dérangeant. Le miroir sur le mur est poussiéreux. Deux yeux, un sourire, de mon doigt je lui offrais un peu de bonheur.

J’embarquais la miss dans la poche intérieure de ma veste, sans trop y réfléchir. L’enterrement était dans deux jours, rien à préparer, tout est déjà signé, payé, contre signé et re-payé. J’avais quelques jours à prendre, un bol d’air frais ne ferait pas trop de dégâts à mes encrassés poumons. Il serait agréable de faire un tour dans les bois, je crois me souvenir d’un coin à myrtilles. Je descendis les escaliers, pas une marche n’avait un craquement identique. Avec un peu d’entraînement, les yeux fermés et à l’oreille je pourrais presque les reconnaître. Arrivé en bas tout était fermé…

Qui est venu me faire cette mauvaise blague. Alors que j’approchais de la porte pour l’ouvrir, je constatais entre les interstices des volets la noirceur du jour. Il faisait si beau moins d’une minute auparavant.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel », me dis-je.

La porte était fermée à clef, j’allais sortir les miennes quand je vis le trousseau de mamie accroché à son clou au mur… Cela ne va pas du tout. Je me retournais. Les aménagements ne sont plus là, c’est la maison telle que je l’ai connue il y a 15 ans. Quel est ce prodige ? Du bruit, on descend les escaliers, craquement de la marche numéro quatre, pas de temps à perdre, se cacher.

Dans le coma, endormi dans un rêve, hallucination post traumatique, délire. Je n’y comprends rien, le garçon qui descend les marches, je le connais, c’est moi.

Dans la pénombre, l’enfant se dirigeait à tâtons vers le réfrigérateur. D’une incroyable dextérité il l’ouvrit sans bruit, en sortit une tablette de chocolat dont il brisa une barre entière. Il n’y avait droit qu’en de très rares occasions, avarice cacaotée de mamie. Il se retourna, suçant l’objet de son délit, avança vers moi et s’arrêta net pour ramasser sa poupée. Non, ma poupée, elle avait chu de ma poche ! Pourquoi me cacher si c’est un rêve… Ce ne peut être réel. Je me relevais de ma cache et fit face.

L’enfant me regarda, sans peur, continuant à œuvrer sur sa barre.

« _ Tu n’as pas peur ?

_ Elle me dit que tu es gentil.

_ Qui te dit ça ?

_ Emelie !

_ Emelie ? … Emelie… Oui la poupée je me souviens… Emelie… »

Je tendis le bras pour la prendre, l’enfant recula en la serrant contre lui.

« _ Tu sais que la tienne est là-haut dans ta chambre, celle-ci est mon Emelie.

_ Je… Oui d’accord, elle me confirme.

_ Tu l’entends… C’est vrai, je me souviens. Ce moment aussi revient. »

Une fois dans mes mains je la regardais droit dans les boutons. Pourquoi ne me parles-tu plus Emelie, qu’est ce qui a changé ?

« _ Faut pas que tu restes ici cette nuit monsieur, mamie ne sera pas d’accord. »

Il avait… J’avais raison. L’enfant me fit sortir et prit soin de refermer à clef derrière moi. Il ne pouvait pas savoir que j’avais mes clefs. Voyageur temporel. Fou. Je ne sais pas trop où me classer. Ce soir, en arpentant les rues, je comparais plus facilement les différentes modifications. Telle maison d’hier a grandi de deux étages, ce petit chemin est une route, le troquet fait hôtel… Il fallait que je voie le lieu de mon ancien délit. Gravas et éboulis enlacés pour leur dernier souffle. Des chutes de tissus dans tous les sens. Je m’aventurais par delà les barrières. Brisé, cassé, pas grand chose à récupérer. Venir jusqu’ici, manquant à chaque pas de briser mes chevilles. Il faut croire que mes aventureux six ans sont toujours bien accrochés à ma carcasse.

Déambulant sans but dans les décombres, je finis par soulever une brique, puis une autre, je ne cherchais rien, mais quelque chose m’appelait. Là un coin, un cadre. Un miroir, il est intact, 7 ans de bonheur si on ne brise pas un miroir en lui écrasant une maison dessus ? C’est ça Emelie que tu voulais que je trouve ? Un miroir poussiéreux ?

Voilà que je lui parle, ce n’est qu’un rêve, elle pourrait me répondre que ça ne « bizarrerait » rien de la situation. Sur un pan de mur écroulé je m’assois. Plaçant Emelie sur mes genoux, je passe un coup de manche sur le miroir. Une chemise blanche, ça ne se salit pas pour de vrai dans une hallucination. Mis à part le reflet de mon visage n’ayant pas son éclat habituel, il n’y avait rien de spécial. Je m’approchais un peu plus près, il faisait si sombre… Encore plus sombre… Plus de vent. Je suis debout je peux lâcher le miroir, il tient tout seul, accroché au mur. Suite de mon songe dans une pièce remplie de rouleaux de tissus…

La Poupée Chiffon Part 1/5La Poupée Chiffon Part 3/5

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