La Poupée Chiffon

Partie 1

Baron

La poupée Chiffon

Le couturier depuis longtemps avait fait faillite. Trop de charges dans sa petite boutique. Il avait tout laissé dans ce petit village oublié. Jamais plus l’enseigne ne fut louée. Elle se salit au cours des années. Brouillard noir, poussières, un véritable décor de fête païenne des morts. On passait devant sans la moindre peine, ne prêtant plus un regard à son intérieur. Simple agencement, habitude, seul un vieux clébard y avait encore sur la porte quelques coutumes territoriales.

Combien de temps s’est écoulé déjà ? On ne sait pas… Quand un souffle de vie au village, apporté par une grande route, un engouement soudain pour une région et ses valeurs touristiques : forêts, montagnes, et autres grottes naquit. Les bulldozers firent leur entrée sous l’œil avisé de propriétaires bien heureux de prendre le risque fou de détruire pour plus grand reconstruire. La petite boutique remplie de la sueur d’un homme aujourd’hui disparu, première offerte au sacrifice de cette nouvelle ère, ne sera bientôt plus. Ils n’eurent pas même l’idée de l’ouvrir, débarrasser l’intérieur, récupérer…

Une cinquantaine d’âmes dans le village, peu d’occasions de tous se rassembler, la destruction de quelques bâtiments en était une bonne. Tout le monde y allait de son petit commentaire, parfois grincheux, parfois nostalgique…

« _ Ça fait pas rien…

_ Ils vont avoir du mal à casser ça, on faisait du solide à l’époque !

_ Tu l’as connu toi le couturier ?

_ Ils vont nous mettre un truc en béton, ça tiendra pas ! »

Un petit garçon, accompagné de sa grand mère et de son père, regardait fasciné les gros jouets destructeurs faire leur œuvre. Alors que les plus anciens versaient parfois une larme, il se mit à courir, échappant à la vigilance parentale. Les gens hurlaient, très vite on cessa les travaux. Zigzaguant entre les débris, les yeux brillants, il fonçait du haut de ses six ans à vive allure. Avant qu’un gros homme casqué n’ait pu enfin l’attraper par le col, l’enfant avait réussi son sauvetage, en effet dans les gravas, une petite poupée chiffon il ramassa.

Le sermon qui suivit eut comme fin une gifle qui n’avait de violence que la forme et pour fond la très grande peur d’un père aimant son enfant plus que tout. Dans cette famille, on n’éduque pas les enfants en fonction de leur sexe, le rose pour les petites filles, le bleu pour les petits garçons, n’a pas de sens. L’être passe avant ces stupides concepts. Il se prénommait Vincent, timide et malin le résumaient bien. Comme tous les enfants il aimait les jouets, ce jour là il adopta sa première et unique poupée.

Une poupée chiffon, toute simple, un corps rempli de sable, des joues roses, un sourire au crayon et deux yeux boutons verts. De long cheveux de laine jaune s’étalaient de sa tête à ses pieds. Ses vêtements dénotaient, ils semblaient faits sur mesure, cousus-main pour elle. Une chemise blanche de dentelles ornée, un bustier noir ne mettant que peu de formes en avant, une jupe verte cul-de-bouteille soyeuse pour ses jambes couvrir. Après autant d’années, la destruction de sa maison, elle semblait encore neuve, comme sortie de son emballage.

En vacances chez sa grand-mère, le jeune Vincent s’ennuyait beaucoup. Son père n’avait fait que l’accompagner. Au village, il n’y avait pas d’enfants de son âge. Il passait ses ennuyeuses journées à suivre le rythme d’une vieille dame…

« _ C’est pour cette poupée que tu nous as fait peur ? Les petits garçons ne devraient pas avoir de poupée ! Tes parents ne sont pas responsables, ça commence comme ça et après tu vas… Rien que d’y penser… Allez, range-moi ça et vient m’aider à la cuisine…

_ Maman… Dit le père, gêné des propos de sa mère.

_ Oui mamie… ». Dit Vincent, l’air triste.

Il monta dans sa chambre. On aurait dit une cellule de moine. Il n’avait pu apporter que peu d’affaires et aucun jouet.Son père estimait qu’à la campagne il y a toujours mille choses à faire ou à voir. Un lit, une armoire, une table de nuit, pas de bureau ni de coffre au trésors. Il s’assit sur le lit et posa la poupée sur la table de nuit. Il s’allongea quelques instants. La poupée tomba. Il la ramassa, la replaça, elle ne tenait pas. Quelque soit la manière dont il essayait de la poser, elle finissait toujours au sol.

« _ Mais tu vas tenir !!! »

Il la coucha, elle tomba… Un brin lassant. Il la rangea dans le tiroir et descendit en courant. La journée se passa lentement, corvées après corvées, pour se finir devant la télé à regarder des gens chanter. Une chance que mamie ne voulait pas qu’il se couche tard. Le soleil brillait encore qu’il remontait déjà à sa chambre pour une nuit de repos…

Il n’alluma pas la lumière, les volets laissés ouverts suffiraient pour l’éclairage. Le tiroir était ouvert. La poupée sur le lit, couchée…

15 ans plus tard…

Mamie est morte…

Je n’étais plus retourné dans cette maison depuis l’année de mes six ans. Mes parents arriveront plus tard pour l’enterrement. Le petit village a bien grandi, des lotissements à la place des champs. De grands bâtiments au centre ville ont remplacé la plupart des maisons d’antan. Peut-être un millier d’habitants… et ça construit encore…

Le double des clefs en poche, j’allais à la maison de famille. Une ruine aurait-on dit. Mais une ruine emplie de souvenirs. La porte grinça de tous ses gonds, un petit coup d’épaule ne sera pas du luxe pour me laisser passer, ça coince en contrebas. Mamie avait déménagé au rez-de-chaussée en fin de vie. Une cuisine salle de bain, un salon chambre. Le poste de télévision, toujours vaillant avec ses trois chaînes. Ouvrir les fenêtres, l’odeur n’est pas joyeuse, un peu d’air frais la chassera.

La Poupée Chiffon Part 2/5

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