La Muse et l'écrivain

La Muse et l’écrivain

Baron

La Muse et L’Écrivain

 

Dans un petit appartement de Paris, un homme peu prompt à l’hygiène régulière tapait de longues phrases sur un clavier poussiéreux. Il les effaçait aussitôt les avoir écrites. L’insatisfaction régnait dans ses pensées. Non pas comme ça, pas ainsi, pas ce nom, pas ce lieu, pas cette histoire. De toutes ses idées, aucune ne lui allait. Des mois qu’il était sur cette nouvelle histoire et rien ne venait. Son éditeur lui mettait la pression, il n’avait d’ores et déjà presque plus d’argent pour vivre. Son épicier lui avait fait crédit, par sympathie, mais refusait de continuer ainsi.

L’heure de manger n’était pas d’une grande précision, il vivait hors des contraintes du temps, minuit, midi, c’est pareil lorsque gronde un estomac affamé. Son appartement sombre et mal éclairé n’avait pas les bonnes vibrations pour une écriture joyeuse et savoureuse. Ses histoires étaient souvent glauques, parfois horribles. Il voulait changer son image. Les placards, vides, plus rien. Il n’avait pas fière allure lorsqu’il frappa à la porte de son voisin. Il ne l’avait jamais vu. Le cheveux mi-long, gras et collé en arrière. Une chemise rayée dont seule la moitié s’enfonçait dans son pantalon gris, comme son visage. Il ne souriait plus depuis des années. Les traits marqués par une constipation chronique, les réflexions ardues et les crises d’angoisse de la page blanche. Mal rasé, blême, il frappa.

Nul voisin ne répondit, une voisine par contre sortit dans sa robe toute jolie. Les cheveux longs attachés en chignon maintenus par deux crayons. Une robe simple, aux couleurs jacinthe lui arrivait aux genoux. Un léger décolleté, pour un humble bonnet B. Elle sourit en le voyant, elle était le printemps, il respirait les bas-fonds de l’hiver. Tout penaud il demanda un peu de pâtes, peut-être une poignée de riz, expliquant comme il pouvait qu’il n’avait rien, juste pour cette fois. Magasins fermés, plus de liquidité. Il se présenta, Pierre Patassel, 32 ans, écrivain peu édité de romans populaires. Elle fit de même, Marion 22 ans, étudiante en biologie végétale. C’est avec une grande joie qu’elle le dépanna. Un petit peu de riz, un pot de petit pois et deux œufs, de quoi se faire un repas délicieux.

Il retourna en son chez lui, petite location, cuisine déséquipée, salle de bain peu visitée, chambre-salon-bureau en bordel approprié. Tout faire cuire, mélanger, absorber. Il se sentait revigoré. Empoignant son siège, il entreprit d’entamer son nouvel écrit. Mus d’une nouvelle énergie, les premiers paragraphes prirent forme, nouveaux personnages, descriptions de lieu, intrigue. Un « tapoti » incessant se fit entendre, ses doigts agiles parcouraient instinctivement le clavier alors que ses yeux rivés sur l’écran regardaient danser les mots au rythme de ses mains. Une clarté d’esprit illuminait enfin ses pensées. La nuit avançait et l’épuisement remplaça vite l’exaltation. La lourdeur de ses paupières en disait long sur le poids de la fatigue accumulée. Il se résigna à quitter l’ouvrage. Pas de toilette, perte de temps, le repos avant tout. Les draps sentaient, des mois sans être lavés, l’odeur âpre d’un vieux marais ou sale évier. Qu’importe il fallait se reposer. Il s’endormit…

Des rêves étranges, une bataille d’oursins carnivores en plein Paris contre les forces spéciales, des explosions de sapins, surprises de noël piégés par une bande de lutins en colères, ont saccagé sa nuit. La tête dans le brouillard, les idées confuses, il se leva. Le soleil devait être déjà bien haut pour éclairer son appartement par les fines lamelles de ses volets de bois, vétuste souvenir du vieil immeuble où il logeait. Il regarda ses draps, se souvint les avoir achetés blancs, et même avec toute l’imagination de l’écrivain qu’il était, il fallait se résoudre à admettre que ce ne serait plus le cas avant plusieurs lavages. Il ouvrit sa fenêtre, puis ses volets, pour une fois depuis des mois la lumière pénétra sa lugubre pièce. Il alla dans la salle de bain, prit une douche en se brossant les dents, décrassa ses cheveux avec un savon, depuis quand n’avait-il pas investi dans un shampoing ? Trop, vu qu’il ne s’en souvenait plus.

Après s’être changé, il se sentait frais. Il s’assit et voulut poursuivre son histoire. Rien… Tout ce qu’il tapait à présent n’avait plus la saveur des paragraphes de la nuit passée. Pourquoi ? Pourquoi, alors qu’il s’est même occupé de lui plus rien ne va soudain ? La veille était si fluide, son talent s’exprimait sans faille. Il pensa que la nourriture devait être le moteur qui l’aida ce soir-là. Des courses s’imposaient. Il n’avait plus beaucoup d’argent, ce serait bien assez. Si son roman progressait il envisagerait de demander une avance à son éditeur. L’investissement valait le coup. Il passa près de la porte de sa voisine, il ralentit, s’arrêta, écouta le silence et descendit.

Son repas pris, il restait encore de quoi faire pour une petite semaine. Il avait choisi la facilité, assortiment de plats cuisinés. Il ne pensa pas à sa digestion et toujours au taquet il se planta devant son histoire. Les minutes passèrent par pelletées entières. La page blanche le hantait toujours. Il la fixait sans cligner ses yeux qui brulaient et larmoyaient. C’est à ce moment là qu’un léger « toc toc » raisonna dans la pièce exiguë. Une étincelle de joie, et si c’était elle ? Se dit-il. Il se hâta d’ouvrir, ce n’était que le propriétaire. Augmentation de loyer, elle ne commençait vraiment pas bien cette journée. Il retourna à sa page blanche. À nouveau on toqua à la porte. Il se leva en pestant, ouvrit la porte s’apprêtant à envoyer l’intrus au diable. Une intruse, avec un grand sourire, l’interrompit dans son élan de colère.

Marion était venue le voir, prendre de ses nouvelles. Il n’osa pas la faire entrer, mais comment lui refuser ? Elle ne jugea pas, regarda de-ci de-là. Ils entamèrent une conversation, il n’était pas habitué, plus de famille et pas d’amis en ville. Elle posa plein de questions, sur ses écrits, sa petite vie, sans souci il y répondit. Elle s’attarda sur le lit. Il regarda ailleurs, l’air innocent du jeune enfant. Ce qu’elle fit, il ne s’y attendit. Saisissant les draps, un coup sec elle tira. Il n’avait pas de machine tout se passait au pressing. Elle lui fit signe qu’elle était bien pourvue et qu’un service lui rendre elle voulut. Un tas de linge sale, plus une trace de linge propre. Elle regarda les vêtements qu’il portait en se pinçant les lèvres, il fit non de la tête. Difficile de résister à son petit air empli de malice. Il alla dans la salle de bain et lui tendit ses dernières frusques.

L’écrivain avait gardé un minimum de dignité, un simple caleçon. Lorsqu’elle partit, au travail il se remit. Cette visite l’avait enthousiasmé, c’est sans surprise qu’il reprit ses écrits, noircissant son écran avec allant. Dans la soirée elle revint apporter son linge sec et repassé. Pour la remercier il voulut l’inviter, petit repas, humble dîner. Voyant le menu, elle refusa, mais chez elle l’attira et leur prépara un digne festin. Timide, il se laissa faire. La nuit, à pas d’heure il retourna chez lui, oubliant le temps il travailla jusqu’au petit matin et enfin il sombra, repos de l’écrivain guerrier bien mérité.

La journée avait bien avancé quand des bruits l’extirpèrent de son sommeil. Illuminée par un rayon de soleil, Marion briquait, lavait et rendait salubre ce vieil appartement. Le linge propre plié sur une chaise, sous la plage de poussière accumulée depuis des années des dalles blanches dont il avait fini par ignorer l’existence. Tout ce mal donné, il était honteux. Il se leva, prit ses vêtements et alla dans sa salle de bain s’habiller. Elle était déjà passée par là. Tout était propre, elle avait juste lavé, rien jeté, tout remis à sa place. Pourquoi avait-elle fait tout cela ?

Lorsqu’il revint, elle avait fini, lui qui se dépêchait pour vite l’aider. En retour, malgré ses finances il lui proposa de sortir. Son dur labeur méritait bien un sacrifice pécuniaire. Elle refusa poliment. Prétextant un trop-plein de légume du jardin. Il voulut cuisiner, mais il ne savait rien faire d’autre que réchauffer des féculents. Elle prit les choses en main et Pierre excella comme commis. Il parla beaucoup de lui ce soir-là. Sa vie ses œuvres. Elle l’écouta, très attentive. À son palier il la raccompagna, de lui donner un baiser il tenta, tendrement elle le congédia.

Un échec d’un soir, il est loin d’une victoire. Il écrivit, encore et encore. Marion venant souvent mais jamais ne lui laissant une quelconque occasion de virer à la passion. Le roman avançait, il n’en manquait qu’une digne chute, une noble fin. Ce jour-là il avait décidé après des heures sans une ligne, de sortir la prendre au dépourvu au sortir de ses cours. Il vit sortir beaucoup de monde, garçons, filles, mais pas elle… Lui avait-elle menti ? Le bâtiment fermé, la nuit tombée, un bouquet de fleur à la main il retourna chez lui, la mine grise d’un vieux crayon, les yeux larmoyants…

« _ Oui, je vois, et ensuite ?

_ Il a levé la tête et un piano lui est tombé dessus !

_ Vous savez Marion, ce rêve démontre bien que vous êtes loin d’être prête à devenir Muse de terrain. Vous prenez trop d’emprise, il faut garder ses distances ! Et les muses ne sont pas des boniches !! Non Marion votre rêve de passage n’est pas bon.

_ Je vais devoir refaire mon année professeur ?

_ Marion, votre rêve est un échec total, dois-je vous rappeler qu’il meurt à la fin ?

_ Un accident… » Dit Marion toute timide et souriante…

Elle sortit de la salle d’examen, petite rousse à la mine boudeuse, et shoota dans un caillou. À l’école des muses, le chemin est long pour avoir le droit de pratiquer. Les examens oniriques, les derniers pour le passage, sont éliminatoires…

« _L’année prochaine je l’aurai ! », dit Marion avant de partir en tirant la langue à la porte.

FIN

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