AlIs 2.0

Six mois plus tard

[ Hello lecteur invisible! Voici l’avant dernière partie de ma nouvelle. J’espère que tu l’appréciera! Mao. ]

 

            Six mois plus tard, mon plan s’est déroulé comme prévu. Je me suis fait embauchée par les Jeunesses Electroniques et ai très vite décroché un poste à la Maison Bleue. Ça fait presque quatre mois que j’étudie tous les plans du bâtiment, que je fais toutes les missions stupides qu’on attribue aux jeunes pour pouvoir me balader librement dans les murs, que je programme pour le Gouvernement. C’est fou de se retrouver de l’autre côté du pouvoir tout à coup comme ça. Je sens la puissance du Gouvernement dans chaque mouvement que je fais, à chaque fois que je m’assois devant mon écran d’ordinateur, lorsque je me promène ou que j’observe mes collègues. Nous avons créé notre maître, et celui-ci nous garde en cage tels des moutons obéissants. Plus question de Dieux ou autres entités immatérielles… Là, tout est bien réel et présent. Des lignes et des lignes de codes alambiqués, des bases de connaissance écrites en expressions procédurales difficiles à comprendre à la longue, tout ça nous gouverne. Mais plus pour longtemps. Car ce soir je passe à l’action. C’est ce que je me dis alors que je m’attache les cheveux dans les vestiaires mixtes de la Maison. Il faudrait que je pense à me les couper quand tout ça sera fini.

-Vi ne ĉiam trovis? Me demande X. Je sursaute et bafouille quelques mots incompréhensibles. C’est son truc, me faire peur. Cela fait cinq mois qu’il a lui aussi rejoint les J.E, et trois mois qu’il est dans la même équipe que moi. Enfin, ce serait plutôt l’inverse, car il a monté les échelons beaucoup plus vite. Il paraît qu’il est très doué. Mais moi aussi, je me défends pas mal. Et j’ai appris l’Espéranto plus vite que lui le français.

-Non, je ne l’ai toujours pas trouvé. J’y vais ce soir. Les robots Guardians se sentiront un peu bêtes vers neuf heures, et je passerai à l’action. Tu ne devrais pas rester ici cette nuit.

-Je…abandonne pas toi. Mi helpos vin.

-Si tu veux vraiment m’aider, envoie un virus aux Guardians, que je puisse sortir sans problème. Et utilise ElIott si tu veux parler français… Qu’il serve quand même un peu.

On se sourit doucement. On a l’habitude de parler les deux langues mélangées, comme ça on est les seuls à se comprendre. Et comme de toute façon le Gouvernement a imposé le français comme langue seule et unique, les robots ne retiennent aucun de nos dialogues. Toutes les informations importantes passent en Espéranto.  C’est la faille qu’on a trouvé, chacun de son côté, et qui fait notre force une fois réunis. C’est peut-être grâce à ça qu’on vaincra.

Vingt heures cinquante. Je trépigne. Ça fait tellement d’années que j’attends ça… La Libération. X est à son poste, dans le bureau de l’équipe qui n’est là que le vendredi et lundi, et attend patiemment que j’entre dans la pièce et lance le signal pour mettre en route son virus. Vingt heures cinquante-six. Plus que trois minutes et le Gouvernement tout entier se mettra en mode veille pour restaurer ses batteries et charger toutes les nouvelles données impossibles à gérer en étant allumé. Un jour, j’aimerais bien voir quel visage lui a donné mon père. Certainement quelque chose de bienveillant, pour illustrer à merveille son utopie. Vingt heures cinquante-huit… J’y vais. Je cours le long du couloir, tourne à gauche, puis à droite, descend le long de la rampe ouest… et me prend quelques kilos de tôle en pleine figure.

-Territoire Interdit. Vous êtes priée de quitter la zone, déclare avec difficulté un robot qui ressemble fort à R2D2 (un robot d’une très très vieille saga dont mon père a pu garder quelques images) mais en quatre fois plus grand. Les Guardians sont l’un des derniers spécimens de robots présents en ville à être encore construits en tôle. Ils offrent une bonne possibilité de protection et sont programmés pour écraser toute résistance si jamais quelqu’un venait à s’approcher trop près du Virus, contenu dans la pièce dont j’aperçois la porte. Malheureusement pour le Gouvernement, les Guardians sont aussi des robots très gentils. Ils ont tendance à vouloir aider tout le monde – je ne sais pas qui les a programmé ainsi – mais aussi une légère inclinaison au surchauffage dès qu’on leur envoie une information trop complexe.

-Territoire Interdit. Vous êtes priée de quitter la zone. Ceci est le dernier avertissement.

Je respire profondément et lance :

-Je suis désolée, j’ai perdu mes jumelles !

Ambiguïté sémantique en place. Le robot se démène, ses circuits chauffent. Il tente des associations sémantiques, mais vu le contenu de mon énoncé, il a du mal. Jumelles pour voir ou jumelles tout court? Telle est la question. D’après mon âge, je peux avoir des enfants et posséder des lunettes-pour-voir-loin. Le français est une si belle langue. Le Guardian peine pendant quelques secondes encore, puis tout son système se concentre sur le problème. Il m’oublie. Je répète l’opération trois fois, pour les trois Guardians en poste devant la porte, et pousse celle-ci au bout de cinq minutes. Il m’en reste dix avant que le Gouvernement ne s’éveille. Trois avant que les Guardians buguent totalement ou se retournent contre moi. Une avant d’appuyer sur ma mini télécommande qui enverra un signal à ElIott qui préviendra X que je suis dans la place. Je respire. Presse le bouton. Et me précipite dans la salle pour récupérer mon arme de destruction massive.

Il est là. Ses bras sont fins, trop fins. Il a l’air d’un petit ange déchu avec ses cheveux blonds qui tombent sur son visage et yeux fermés. Si je me souviens bien, quand ils sont ouverts, ils sont bleu pilule d’Oubli. Un bleu infini. Un bleu qui donne envie de partir loin, loin de ce pays devenu fou et inhumain. Les machines l’ont gardé en vie pendant tout ce temps, ne sachant pas si elles devaient plus le craindre mort ou vivant. Elles sont prudentes. Pas assez cependant, selon moi. Il m’a été facile de trouver des failles et de les utiliser.

J’avance doucement et passe une main sur son bras gauche. Je tire doucement pour lui retirer sa perfusion mais il gémit quand même. Je grimace et pose ma main sur sa tête dans un geste qui se veut apaisant. Seulement, un petit détail m’a échappé : cela fait environ neuf ans qu’il n’a pas senti de chaleur humaine contre lui. Ses yeux s’ouvrent brusquement et il me dévisage sans un mot. J’avais raison, ils ont la couleur des pilules d’Oubli.

-Gabriel, je chuchote. Gabriel, je vais te sortir de là. Reste tranquille.

A ma grande surprise, il m’obéit. Il me laisse passer ses bras autour de mon cou et le porter jusqu’à la porte. Les machines l’ont gardé vivant mais pas très bien nourri : il pèse moins qu’une plume contre moi. Je passe une tête dans l’encadrement de la porte et pousse un soupir de soulagement : le virus de X a fait son effet. Les Guardians se sont éteints, et connaissant le programmeur de leur mal, peut-être pour toujours.

Il nous reste trois minutes avant que toute la Maison Bleue ne soit en effervescence. Je presse le pas. X me rejoint alors que je franchis le seuil du Hall B. Plus que quelques mètres et nous sommes libres. Plus que quelques mètres…

Une sonnerie stridente retentit, puis une autre, et encore une autre. Les alarmes nous vrillent les oreilles et nous nous mettons à courir. C’est bientôt fini…

Les portes descendent doucement devant nous. L’Etat d’Urgence a été déclaré, le bâtiment scelle ses sorties. Je ne sais pas si on va y arriver. Les larmes me brouillent la vue – le Hall était-il vraiment aussi long avant ? La lumière baisse progressivement. J’entends X à côté de moi qui me dit de ne pas abandonner.

– Ne rezignu, AlIs…

Et puis j’abandonne.

 

Tu peux retrouver toute la nouvelle ici : Lire depuis le début
Intéressé-e par les histoires courtes ? En voici une autre : La petite fille rousse et le Monstre Tentacules

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