AlIs 2.0

ElIott me balance les Velvets sur la route

ElIott me balance les Velvets sur la route. Je ne suis pas sensée connaître ce groupe, et encore moins avoir en ma possession quelques-unes de leurs pistes, mais Sweet Jane me met de bonne humeur, alors je prends le risque de me faire légèrement punir. Au point où j’en suis. Je monte dans le tram qui me conduit directement à mon lycée, échangeant les politesses d’usage avec les autres passagers. J’adresse des sourires aux enfants aussi sages que des images et dis bonjour à leurs parents. Je me conduis en parfaite citoyenne de notre bon vieux Vieux Continent. Je suis une sacrée hypocrite.

J’arrive dans ma salle d’Histoire alors que notre professeur s’installe à son bureau. Personne ne me regarde et je file en direction du dernier rang, comme toujours.

Je détaille la salle du regard, par habitude. C’est un ancien amphi d’université, ou du moins ça veut y ressembler : murs blanc sale, pas de fenêtres, plafond très haut… Les tables sont collées les unes aux autres et les allées font cinq niveaux. En face des tables, il y a un immense bureau en acier qui ne sert pas à grand-chose, vu que notre professeur ne s’assoit ni n’écrit jamais… et derrière le bureau, un écran qui recouvre tout le mur. Mes yeux se posent sur ceux qui ont décrété depuis longtemps que le mieux à faire était de m’ignorer. Les gens de mon âge. Les lycéens. Je détaille le groupe entier. Il y a Juliette, Thomas, Eric, Jeanne, des gens que je côtoie depuis que j’ai quatre ans, des gens que j’ai vu changer, évoluer, régresser surtout. Aujourd’hui, comme tous les jours, ils se tiennent droits et silencieux. Ils attendent poliment, sans enthousiasme mais sans lassitude non plus, qu’on leur répète ce qu’ils savent depuis qu’ils ont l’âge de savoir des choses. La seule action qu’ils auront jamais faite qui soit contre tout ce qu’on leur a enseigné, c’est m’ignorer et m’exclure du groupe. Oh, attendez… peut-être que c’est moi qui me suis exclue toute seule.

L’horloge numérique sonne neuf heures. Le lavage de cerveau va commencer.

Notre professeur est un modèle 9.2, c’est donc un robot très performant du point de vue théorique. Il peut prendre en compte pratiquement toutes les questions posées par les élèves et y répondre de manière claire et précise. Mais comme tous les robots construits depuis à peu près un siècle, il se heurte aux ambiguïtés lexicales, structurelles et pragmatiques étudiées par quelques linguistes, dont Hirst en 1987, et qui font que nos langues sont des langues naturelles. Mon ElIott, lui, est programmé de sorte à passer par-dessus ces ambiguïtés. Sans me vanter, je pense avoir pris en compte suffisamment d’informations et lui avoir injecté suffisamment de méta-connaissances pour qu’il puisse comprendre pratiquement tous les énoncés possibles et imaginables, ou demander s’il a besoin de précisions contextuelles par exemple. Il pourrait faire cours à la place du prof, je suis sûre que ce serait beaucoup plus intéressant qu’en ce moment.

Je fixe l’écran qui montre à quel point les humains ne peuvent se débrouiller seuls, au moyen d’archives parlant de la Seconde et de la Troisième Guerres Mondiales, et soupire. L’Etat sait à merveille faire sa propre propagande. Et le pire, c’est que mes concitoyens ne veulent rien voir. Ou alors ils ont trop peur de disparaître… Ou de se faire conditionner dans une de mes cellules favorites.

[Note de Baron : Velvets, c’est pas des animaux mignons qu’on jette sur la route u_u C’est The Velvet Underground un groupe qui eut Lou Reed dans ses membres ! M’enfin… Une écoute vaut mieux qu’un long texte : écouter Sweet Jane]

Tu peux retrouver toute la nouvelle ici : Lire depuis le début
Intéressé-e par les histoires courtes ? En voici une autre : La petite fille rousse et le Monstre Tentacules

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