La Poupée Chiffon

Partie 5

Baron

C’est en trombe que je remontais avec la photo et Emeline. Les tiroirs du secrétaire de mamie, j’aurai ma réponse, ou d’autres questions. Elle y rangeait les papiers de famille. Après une heure de recherche je n’avais que quelques photos d’elle enfant, certaines datées. Je savais qu’elle était de la bonne année, mais aucun papier officiel dans ses dossiers. Je décidais de me rendre à la marie, peut-être pourraient-ils m’aider.

« _ Bonjour, j’aimerais savoir si je pouvais consulter les archives de la commune, je suis le petit fils de Madeleine Brançon.

_ Je suis désolée monsieur, il faut faire une demande, je vous donne un formulaire.

_ Écoutez, n’y a-t-il pas moyen ? Je ne suis là que pour la durée de son enterrement et j’aimerais en savoir plus sur mes ancêtres.

_ Vous êtes jeune, vous aurez tout le temps de savoir, voici votre formulaire. Vous savez c’est une petite mairie, ça peut aller très vite. » Dit-elle gentiment pour me rassurer.

Une femme entra, nous salua. La secrétaire l’interpella.

« _ Madame la Maire, nous avons ici le petit fils de Madeleine, il souhaite avoir accès aux archives, vous auriez le temps ?

_ Le petit fils de Madeleine ? Nul besoin de formulaire, je la connaissais bien. Vous savez c’est un peu grâce à elle que je suis à ce poste. »

Elle me fit entrer dans son bureau. Pendant que la secrétaire cherchait les registres, nous parlâmes de Madeleine. J’en appris beaucoup sur ma grand-mère : Enseignante, infirmière, paysanne, résistante, conseillère municipale. Une grande dame. Les registres arrivèrent. Nous nous mîmes à trois pour les fouilles. Il en fallut du temps, des pages de lectures, mais tout était bien là. Née en 1890, fille de Joseph et Emelie Carmantes, adoptée en 1891 par la famille Brançon. Emelie tu es donc mon arrière grand mère…

Après avoir pris congé du Maire, les copies des actes de naissances et décès de la famille sous le bras, j’allais sur ses conseils voir l’entrepreneur qui devait déplacer les tombes…

Dans ce village, rien ne se passe comme je veux, avec ou sans miroir, escaliers sombres ou autres, il me suffit parfois de prendre par une ruelle inconnue pensant découvrir un raccourci et allonger ma route de plus de cent ans en arrière. Emeline, dans une tenue élégante, se tenait contre un mur. Nous ne sommes plus au village, c’est une ville. Pourquoi m’emmènes-tu ici ?

Un homme vint vers elle, ce n’était pas Joseph. Il présente bien, gentilhomme à n’en point douter. Je crois que je viens de comprendre le métier d’arrière grand-maman. Ils montèrent tout d’eux après accord tarifaire. Tu sais, je n’ai pas honte de ce que tu as fait pour vivre, je ne sais pas tout de ta vie, peut-être me le montreras-tu. Je ne veux pas te juger, comme la mère Carmantes t’as jugée. Drôle d’idée d’appeler ta fille du même prénom en y pensant. Je ne reste pas plus longtemps, le temps change, c’est sûrement tout ce que tu voulais me montrer pour cette fois.

Les tombes vont être déplacées, procédure engagée, en l’absence de descendance. Personne ne les entretiens sur leur bout de terrain. L’entrepreneur, même en lui calant sous le nez les papiers, ne veut rien entendre ni discuter. Il ne me reste que peu d’options, une seule suffira, contacter papa qui lui est avocat. Je lui raconte mes recherches, mettant en sourdine mon rapport privilégié avec une poupée.

Alors c’est ça que depuis le début tu cherches à me montrer, notre sang commun ? Rester en famille même après la mort…

Une fois mon appel passé, je me retrouvais devant la boutique de prêt à porter. A croire que tous les chemins y mènent. Emelie en poche, j’entrais les yeux clos. Les ouvrant, il faisait sombre, décoration du tailleur. Il n’était pas là. J’approchai du rideau de l’arrière boutique, j’y entendais quelques bruits. Le tirant un peu j’y passais un œil. Mon ancêtre était à l’ouvrage. Des dessins accrochés au mur, un patron prêt à être utilisé, il découpait une étoffe. Sur son établi gisait encore sans visage le corps d’une poupée chiffon.

FIN

Épilogue :

Après quelques mois et moult tracas, les tombes n’ont pas quitté les bois. Ce n’est plus trois mais quatre qu’aujourd’hui on compte. Joseph n’est plus aux côtés d’une inconnue, inscrite dans la pierre Emelie Carmantes reprend sa place d’épouse. Madeleine Brançon née Carmantes repose auprès de ses parents.

Mes recherches complémentaires m’ont appris que Joseph était mort d’un accident peu de temps après son épouse. C’est sa mère qui a fait adopter l’enfant, souvenir de chair lui rappelant combien elle détestait sa bru. Je n’ai plus voyagé d’un temps ou d’un lieu. Emelie doit avoir eu ce qu’elle voulait. Je me souviens aujourd’hui de tous mes souvenirs d’enfant, tout ce temps avec elle à mes côtés, avec elle à m’écouter. Elle m’a fait l’oublier pour me laisser grandir. Aujourd’hui elle m’accompagne partout, c’est mon porte bonheur, une part de ma conscience, un pan de mon enfance.

A Anne, une blonde amie.

La Poupée Chiffon Part 4/5

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